Application chasseurs promeneurs : Suricate, la fausse bonne idée ?

Application chasseurs promeneurs : Suricate, la fausse bonne idée ?

Le Gouvernement vient de proposer plusieurs mesures afin de limiter les accidents de chasse, notamment avec Suricate, une application permettant aux chasseurs de se géolocaliser pour prévenir les promeneurs. Une solution difficile à mettre en œuvre qui ne satisfait personne.

C'est un débat public qui divise et revient à chaque automne, à l'ouverture de la saison de la chasse en France : faut-il interdire la chasse le dimanche afin de laisser le champ libre aux promeneurs ? En effet, avec les accidents de chasse médiatisés ces dernières années, les marcheurs se sentent de moins en moins en sécurité quand ils arpentent la campagne, en particuliers les bois et les forêts, des terrains très prisées des chasseurs. Un sondage de l'Ifop révèle que seuls 30 % d'entre eux affirment aujourd'hui avoir l'impression d'être à l’abri lors d'une balade dans la nature, contre 46 % en 2009. Au final, ce n'est pas moins de 80 % des Français qui souhaitent que la chasse soit interdite le dimanche, une demande fortement appuyée par le parti Europe Écologie-Les Verts et les associations de protection des animaux. Le Gouvernement a donc dû se pencher sur le sujet et Bérangère Couillard, la secrétaire d'État chargée de l'Écologie, a présenté ce lundi 9 janvier son plan pour mieux sécuriser la pratique de la chasse et réduire le nombre d'accidents – l'objectif fixé est d'atteindre "zéro accident" – sans pour autant interdire sa pratique les week-ends. Une de ses propositions consiste en une application afin que les chasseurs puissent signaler leur position en temps réel et ainsi avertir les promeneurs – décidément, les applications semblent être, avec les fameux numéros verts, la solution miracle à chaque problème que rencontre le Gouvernement, avec l'efficacité qu'on leur connait.

Suricate : l'application miracle du Gouvernement

Pour rappel, l'Office français de la biodiversité a recensé 90 accidents sur la période 2021-2022, dont 8 mortels. Parmi eux, 2 victimes n'étaient pas des chasseurs. On compte également 6 accidents de chasse graves, c'est-à-dire entraînant plus de 10 jours d'incapacité de travail, pour les promeneurs et 36 pour les chasseurs, ainsi que 17 et 26 accidents "légers" touchants respectivement les marcheurs et les chasseurs. D'où l'idée d'une application afin d'éviter de se retrouver à proximité de lignes de mire. Notons que de nombreuses apps de ce genre ont déjà été lancées et ont reçu un succès assez mitigé de part leurs nombreuses limitations. On pense notamment à Protect Hund, LandShare, Chasse Info ou encore Chasse Eco.

© Office Français de la Biodiversité

La nouvelle application mobile du Gouvernement existe déjà, et elle se nomme Suricate. Proposée par le ministère des Sports depuis 2014 sur Android et iOS, elle permet de signaler les problèmes rencontrés lors de ses activités sportives et de ses loisirs de nature, comme une erreur de balisage, un problème de pollution, un panneau erroné, un conflit d'usage, un équipement défectueux, etc. Elle est notamment utilisée par les randonneurs, les cyclistes et les pêcheurs. Une fois les informations rentrées et signalées, elles sont remontées aux 730 administrateurs et 75 coordinateurs, issus des fédérations sportives, des collectivités territoriales, des services de l'État et des gestionnaires d'espaces naturels, qui forment ce réseau. Pour l'automne 2023, le Gouvernement souhaite donc effectuer une importante mise à jour afin d'assurer un suivi géolocalisé et en temps réel des chasseurs qui sera obligatoire, mais seulement pour les organisateurs de chasse collective, comme les battues.

Sur le papier, l'utilisation de Suricate est plutôt simple. Une fois l'application installée sur le smartphone, il faut signaler le lieu du problème en validant ses coordonnées GPS, puis remplir plusieurs informations en indiquant notamment l'activité concernée (aviron, équitation, escalade…), le type de problème et son ampleur. Enfin, il faut saisir son adresse mail, décrire en quelques mots le problème rencontré et ajouter une photo. Les informations sont ensuite transmises au réseau Suricate, qui est chargé de résoudre les anomalies signalées. Avec les nouvelles fonctions que compte rajouter le Gouvernement, les chasseurs pourront partager leur géolocalisation durant leurs sessions de chasse, et les promeneurs pourront se connecter pour connaitre les zones à éviter afin d'ajuster l'itinéraire de leur balade. Enfin, il s'agit de la version théorique, car les choses risquent de ne pas se dérouler de cette manière...

Application chasseurs promeneurs : un écran de fumée difficile à mettre en place

C'est bien là toute la limitation du projet : pour que le plan du Gouvernement fonctionne, il faudrait que tous les chasseurs fournissent spontanément les coordonnées GPS – d'autant plus que ce n'est obligatoire que pour les pratiques collectives – et que tous les promeneurs pensent à regarder régulièrement l'application au cours de leur balade. Autant dire que ce n'est pas prêt d'arriver. Et c'est sans compter sur le fait que tout le monde n'est pas toujours à l'aise avec les technologies, notamment les personnes âgées, qui peuvent avoir du mal à consulter et encore plus à utiliser l'application... Ne parlons même pas des problèmes techniques puisque Suricate est extrêmement critiqué par ses utilisateurs actuels – l'application possède la note de 2,5 sur Android... – qui se plaignent d'une géolocalisation approximative, de lenteur, de bugs (l'app se ferme toute seule) ou encore de signalements qui ne sont toujours pas validés six mois plus tard.

Autre paramètre quelque peu problématique à prendre en considération : l'absence de réseau. En effet, il est parfois difficile d'en trouver en forêt ou en pleine campagne (les fameuses zones blanches), comme le démontrent les dernières cartes publiées par l'Arcep – certaines régions, comme la Bretagne ou les Rhône-Alpes, sont très en retard par rapport à l'Ile-de-France et au Grand-Est. D'ailleurs, les utilisateurs de Suricate se plaignent de ce problème récurrent : sans réseau, impossible d'activer la géolocalisation et donc d'effectuer un signalement, puisqu'il n'y a pas de champ ou de carte afin de rentrer manuellement sa position...

La couverture par la 4G en France © Arcep

Application chasseurs promeneurs : une solution qui ne satisfait personne

Pas étonnant que cette mesure soit accueillie avec beaucoup de scepticisme – voire une incompréhension totale – par les chasseurs comme par les anti-chasses. Au micro de franceinfo, Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs, trouve que l'idée est "ridicule". Pour lui, les promeneurs "professionnels" (vététistes, randonneurs, sportifs...) utilisent déjà ce genre d'application. Pour les promeneurs du dimanche, "il faut plutôt faire une application où sont cartographiés les territoires sans chasse", ce qui réglerait le problème des zones blanches. D'autres chasseurs craignent les dérives que pourraient engendrer ce type d'application, notamment avec la venue de militants dans le but de perturber le déroulement de leur activité.

Du côté du parti écologiste, l'annonce du Gouvernement a suscité une levée de boucliers et est même qualifiée de "blague" par Sandrine Rousseau. Guillaume Gontard, secrétaire d'État auprès du ministre de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires chargée de l'Écologie estime que "tout le monde connaît le caractère aléatoire de ce type d'application qui donne une fausse idée de sécurité et est au final dangereuse." Finalement, l'idée de l'application miracle ne satisfait aucun des deux camps – cela leur fait au moins un point sur lequel ils peuvent être d’accord – et ressemble plus à un écran de fumée destinée à rassurer la population...

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