Souveraineté numérique : l'État français commence à remplacer Windows par Linux

Souveraineté numérique : l'État français commence à remplacer Windows par Linux

Pour sortir du giron des États-Unis et garantir sa souveraineté numérique, la direction interministérielle du numérique (DINUM) va quitter Windows pour Linux et des solutions open source. Le début de la révolution ?

Le récent comportement des géants de la tech américains et de Donald Trump marchant main dans la main inquiète fortement les gouvernements européens, qui craignent pour la sécurité de leurs données et pour leur souveraineté numérique. Sans compter que, si les États-Unis décidaient subitement de couper l'accès à certaines de leurs technologies en Europe – ce qui est d'ailleurs arrivé au juge français de la Cour pénale internationale (CPI) Nicolas Guillou –, nous serions sérieusement handicapés. Les derniers événements internationaux auront finalement abouti à une véritable prise de conscience !

Alors que les relations avec Washington se tendent de plus en plus, le gouvernement français cherche à s'émanciper des solutions américaines. Le Premier ministre a ainsi missionné la direction interministérielle du numérique (DINUM) – qui supervise l'équipement informatique et le déploiement de services auprès des différentes administrations – pour "réduire les dépendances numériques extra-européennes de l'État". En réponse, celle-ci a décidé, lors d'un séminaire qui s'est tenu le 8 avril dernier, d'abandonner Windows au profit de Linux. Et les données de santé des Français devront basculer vers une solution souveraine avant la fin de l'année. 

Souveraineté numérique : vers une migration sous Linux

Le séminaire interministériel qui s'est déroulé le mercredi 8 avril a réuni pour la première fois les ministères, les opérateurs publics et des acteurs privés, dont la DINUM, la DGE (Direction Générale des Entreprises), l'ANSSI (Agence Nationale de la sécurité des systèmes d'information) et la DAE (Direction des achats de l'État). L'objectif affiché est clair : identifier précisément les dépendances actuelles aux solutions étrangères et organiser leur remplacement progressif. Chaque ministère est désormais chargé d'élaborer une feuille de route en ce sens, avec une échéance fixée à l'automne prochain.

La première décision prise est très forte symboliquement. Il s'agit de l'abandon progressif pour les postes de travail du système d'exploitation Windows, largement dominant dans les administrations, au profit de Linux, le  célèbre système open source. Pour l'instant, cette décision ne concerne que la DINUM et ses 250 employés, mais elle pourrait s'étendre à d'autres services par la suite.

"L'État ne peut plus se contenter de constater sa dépendance, il doit en sortir. Nous devons nous désensibiliser des outils américains et reprendre le contrôle de notre destin numérique. Nous ne pouvons plus accepter que nos données, nos infrastructures et nos décisions stratégiques dépendent de solutions dont nous ne maîtrisons ni les règles, ni les tarifs, ni les évolutions, ni les risques", a déclaré David Amiel le ministre de l'Action des comptes publics.

A priori, il s'agira d'un système basé sur la distribution NixOS, une distribution Linux qui permet de définir entièrement son système à l'avance via des fichiers de configuration. Son fonctionnement déclaratif permet de contrôler précisément les configurations et de reproduire à l'identique des environnements informatiques, ce qui renforce la sécurité et l'indépendance des infrastructures publiques.

Un détail qui a son importance, car adopter un système open source ne garantit pas, à lui seul, une véritable souveraineté numérique. Une grande partie des distributions Linux sont en effet développées ou pilotées par des acteurs situés hors de l'Union européenne. Même la Linux Foundation, chargée de coordonner et de structurer l'écosystème Linux, est implantée aux États-Unis.

Il faut toutefois souligner la complexité et l'écosystème encore restreint de NixOS, qui peuvent freiner une adoption à grande échelle, notamment pour des usages bureautiques classiques. Comme tout passe par des fichiers de configuration, son usage peut être quelque peu déroutant pour des agents habitués à des environnements comme Windows.

Souveraineté numérique : une transition qui va prendre du temps

Cette décision s'inscrit dans une stratégie politique plus globale. Ainsi, la DINUM rappelle que les administrations peuvent basculer vers des solutions souveraines telles que les outils de la Suite Numérique, qui propose des équivalents aux services des GAFAM. La Caisse nationale d'Assurance maladie a d'ailleurs annoncé la migration de ses 80 000 agents vers la plateforme collaborative.

Le logiciel Visio © Gouvernement

De même, le Gouvernement a déjà décidé de généraliser Visio, le logiciel de visioconférence, dans l'ensemble des administrations publiques d'ici 2027 afin de remplacer Zoom, Teams et compagnie (voir notre article). Enfin, en mars dernier, il avait annoncé que la plateforme nationale centralisant les données de santé des Français, jusqu'ici hébergée par Microsoft, serait transférée vers une infrastructure hébergée et contrôlée en Europe d'ici à la fin 2026.

Évidemment, organiser une telle migration vers des outils souverains ne va pas se faire en un claquement de doigts. La DINUM a ainsi été chargée de coordonner un plan ministériel visant à réduire les dépendances extra-européennes. Et autant dire que le périmètre est large, puisque cela comprend aussi bien les postes de travail des agents, les bases de données, les logiciels de travail collaboratif, les infrastructures de serveurs, les antivirus, les outils d'intelligence artificielle et les équipements réseaux. Bref, tout ce qui fait tourner un ministère au quotidien.

Pour savoir précisément d'où viennent les dépendances et dans quelle mesure, la DAE va réaliser un inventaire complet des logiciels et des services étrangers utilisés par les administrations, tandis que la DGE est chargée de définir ce que doit être un vrai service numérique "made in Europe". Pour Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique, "la souveraineté numérique n'est pas une option, c'est une nécessité stratégique." Reste à voir les résultats !

Si cette initiative traduit une réelle prise de conscience des enjeux de souveraineté numérique, le chemin reste encore long avant de voir l'ensemble de l'administration française s'affranchir des services des GAFAM. La transition engagée par la DINUM, notamment avec l'abandon progressif de Windows au profit de Linux, constitue une avancée encourageante, mais elle demeure à ce stade limitée et loin d'être généralisée.

Dans le même temps, certaines collectivités font des choix opposés. C'est notamment le cas du Conseil départemental de la Drôme, qui a récemment délaissé des solutions open source pour adopter des outils Microsoft, illustrant les tensions et arbitrages à l'œuvre sur le terrain. Car au-delà des intentions affichées, la transformation est d'une ampleur considérable. Elle implique non seulement des investissements techniques et humains importants, mais aussi une remise à plat d'importants contrats financiers avec des acteurs comme Microsoft. À cela s'ajoutent les enjeux de formation des agents, de compatibilité des outils métiers et de continuité de service., Autant de défis qui rendent toute bascule rapide difficilement envisageable.