À l'ère de YouTube et Netflix, les sénateurs préparent une importante réforme de l'audiovisuel public

À l'ère de YouTube et Netflix, les sénateurs préparent une importante réforme de l'audiovisuel public

Des sénateurs viennent de dévoiler un prérapport pour réformer l'audiovisuel public. Au programme : revoir les missions, réduire les coûts de fonctionnement et faire davantage contribuer les géants du numérique.

Pendant des décennies, la télévision et la radio publiques ont occupé une place centrale dans le quotidien des Français. Mais, face à la montée en puissance de Netflix, YouTube ou TikTok, le modèle historique de l'audiovisuel français semble arriver à un tournant. Comment financer durablement la création française et garantir un service public fort alors que les usages changent profondément ?

Pour répondre à ces questions, un groupe de travail composé de seize sénateurs Les Républicains, piloté par Cédric Vial et Max Brisson, s'apprête à présenter en octobre une trentaine de propositions destinées à réformer en profondeur le secteur, comme le rapporte Le Monde. Pour cela, il s'est basé sur les auditions privées d'une quinzaine de responsables de l'audiovisuel public et privé français, parmi lesquels Maxime Saada, patron de Canal+, Sibyle Veil, présidente de Radio France, Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions, et Martin Ajdari, président de l'Arcom.

Ce prérapport se veut une réponse au très controversé rapport du député UDR Charles Alloncle, qui plaidait notamment pour une réduction drastique du périmètre du service public et avait même évoqué certaines privatisations. Ce groupe de sénateurs, lui, estime qu'une privatisation de l'audiovisuel public n'est ni réaliste ni souhaitable. En revanche, il considère que les missions de France Télévisions, de Radio France et des autres entités publiques doivent être repensées pour mieux s'adapter aux nouveaux usages et à la concurrence des plateformes numériques. Et cela passerait notamment par une plus grande contribution des géants du numérique au financement de la création française.

Audiovisuel public : renforcer la cohésion nationale et miser sur Franceinfo

La première chose à retenir de ce nouveau rapport, c'est que les sénateurs ne souhaitent pas privatiser l'audiovisuel public. À la place, ils désirent redéfinir ses missions afin de l'adapter aux nouveaux usages. C'est pourquoi, aux côtés de ses devoirs historiques qui sont d'informer, de cultiver et de divertir, viendrait s'ajouter un nouvel objectif : renforcer la cohésion nationale. Selon eux, l'audiovisuel public doit continuer à proposer de grands événements fédérateurs et des programmes capables de rassembler un large public. 

Cette formule politique de "cohésion nationale" est toutefois assez floue, étant donné que l'audiovisuel public diffuse déjà une grande partie des événements les plus fédérateurs du pays, comme le Tour de France, Roland-Garros, les Jeux olympiques, l'Eurovision, une partie des compétitions de football, etc. Il remplit donc déjà, dans les faits, une mission de rassemblement autour de grands rendez-vous populaires. Il faudrait donc savoir ce qui se cache exactement derrière la formulation.

Les sénateurs LR souhaitent également un renforcement du rôle de Franceinfo, qui deviendrait la vitrine de l'information du groupe audiovisuel public. La chaîne d'information en continu serait appelée à jouer un rôle central dans l'écosystème médiatique public, en s'appuyant davantage sur les rédactions locales, régionales, nationales et internationales de France Télévisions et Radio France. 

Une volonté qui peut interroger, étant donné que certains observateurs reprochent déjà à l'audiovisuel public une centralisation croissante de ses rédactions. Renforcer encore le poids de Franceinfo pourrait susciter des craintes quant à la diversité éditoriale entre les différentes antennes de Radio France et de France Télévisions. La question est donc de savoir si cette stratégie permet de gagner en efficacité ou si elle risque, au contraire, d'uniformiser l'offre d'information.

Audiovisuel public : réaliser des économies sur les effectifs

Concernant le financement de l'audiovisuel public, les sénateurs reconnaissent que la situation budgétaire actuelle nécessite de rogner un peu sur les dépenses. Toutefois, ils sont bien conscients que les réductions successives imposées ces dernières années commencent à peser sur la qualité des programmes. C'est pourquoi ils proposent de concentrer les économies sur les fonctions de structure plutôt que sur les contenus diffusés. Cela passerait par une réduction de 10 à 15 % des dépenses de fonctionnement sur deux ou trois ans, soit environ 1 000 équivalents temps plein non remplacés sur un effectif total d'environ 8 500 salariés. 

Bien que le groupe de travail présente la mesure comme une réduction progressive reposant principalement sur le non-remplacement des départs à la retraite plutôt que sur des licenciements, ce serait une bien mauvaise nouvelle pour le secteur du journalisme et les équipes restantes. En effet, avec moins de personnel pour assurer des missions qui ne diminuent pas, la charge de travail pourrait augmenter, avec un risque de dégradation des conditions de travail et de recours accru à des formes d'emploi plus précaires ou à de l'IA. 

Cette baisse des effectifs intervient par ailleurs dans un secteur déjà fragilisé. Le marché du journalisme est marqué depuis plusieurs années par une forte concurrence entre candidats, alors que de nombreuses rédactions réduisent leurs effectifs. Si l'audiovisuel public venait à limiter ses recrutements, les conséquences pourraient surtout se faire sentir chez les jeunes journalistes et les profils précaires, avec moins d'opportunités d'intégrer durablement les rédactions. La mesure pose également une question de cohérence : les sénateurs souhaitent renforcer les missions de l'audiovisuel public, notamment dans l'information et le numérique, tout en réduisant les moyens humains nécessaires pour les remplir.

Audiovisuel public : une révision de la "taxe YouTube"

La réflexion du groupe de travail porte également sur le financement du secteur audiovisuel dans son ensemble. Les élus veulent notamment revoir la fameuse "taxe YouTube", officiellement appelée taxe sur la diffusion en vidéo physique et en ligne de contenus audiovisuels. Créée pour alimenter le financement de la création française via le Centre national du cinéma (CNC), cette taxe prévoit aujourd'hui un abattement de 66 % pour les plateformes hébergeant principalement des contenus publiés par les utilisateurs, comme YouTube, TikTok ou Facebook.

La chaîne YouTube de France Télévisions © CCM

Les sénateurs proposent de remettre en cause cet avantage fiscal, mais aussi de mettre en place une contribution d'environ 3 % sur certaines activités liées à l'information des géants du numérique. L'objectif serait de faire davantage participer ces acteurs au financement de la création et de l'information, alors qu'ils sont accusés de bénéficier largement des contenus produits par les médias français sans être soumis aux mêmes obligations de financement que les diffuseurs traditionnels. La suppression de l'abattement sur la "taxe YouTube" permettrait, selon leurs estimations, de dégager entre 40 et 45 millions d'euros supplémentaires chaque année. Cette somme pourrait notamment servir à moderniser les salles de cinéma ou à accompagner la transformation numérique des diffuseurs français.

Cette idée s'inscrit dans un mouvement plus large de contestation du statut particulier de YouTube. Les chaînes de télévision traditionnelles et les plateformes de streaming estiment de plus en plus que le service de Google est devenu un concurrent direct de la télévision sans être soumis aux mêmes obligations. Contrairement aux chaînes françaises, qui doivent investir une part importante de leur chiffre d'affaires dans la création de films et de séries, ou aux services de streaming comme Netflix, soumis depuis 2021 à des obligations de financement de la production française, YouTube ne contribue que de manière limitée au système.

La question est devenue d'autant plus sensible que la consommation de YouTube s'effectue désormais de plus en plus sur les téléviseurs, brouillant la frontière entre plateforme de partage de vidéos et diffuseur audiovisuel classique. Les défenseurs d'une réforme estiment donc qu'il est temps d'intégrer pleinement ces géants du numérique à l'écosystème audiovisuel français. Les conclusions définitives du groupe de travail sénatorial sont attendues pour l'automne et pourraient déboucher sur une proposition de loi. Reste qu'à quelques mois de l'élection présidentielles, et des élections législatives qui la suivront, il est peu probable qu'une loi aussi importante pour l'audiovisuel public soit adoptée à cette période.