Elle a joué sur plus de 10 000 titres dont des tubes légendaires, mais personne ne connaît son nom
En quelque 50 ans de carrière, cette femme discrète et respectée a joué de la basse sur des milliers de tubes planétaires, de génériques de séries cultes et de chefs-d'œuvre du rock. Pourtant, son nom ne figure sur aucun album.
Chaque fois que vous écoutez le fameux thème de Mission : Impossible, le célèbre Good Vibrations des Beach Boys ou encore le mythique These Boots Are Made for Walkin' de Nancy Sinatra, vous entendez sans le savoir la même personne : une femme qui passait d'un studio à l'autre dans le Los Angeles des années 60, une basse Fender Precision à la main, avec la régularité d'une employée de bureau. Elle signait une feuille de présence, jouait, touchait 55 dollars par session – le tarif syndical de l'époque –, et repartait pour une autre séance d'enregistrement de l'autre côté de la ville.
En quelque 50 ans de carrière dans l'ombre des studios, elle a ainsi joué sur plus de 10 000 titres, dont des dizaines de tubes légendaires sans même que son nom soit mentionné. C'était la seule femme régulière du Wrecking Crew, un collectif informel de musiciens de studio d'élite qui jouait les vraies parties instrumentales sur les disques des plus grands artistes de l'époque, pendant que les têtes d'affiche posaient pour les photos promotionnelles.
Cette bassiste au parcours extraordinaire, c'est Carol Kaye. Née en 1935 à Everett, dans l'État de Washington, d'un père tromboniste et d'une mère pianiste, elle commence à jouer de la guitare dès l'enfance, et à 14 ans se produit déjà dans les clubs de jazz de Los Angeles pour aider sa famille à payer les factures. La musique n'est pas pour elle une vocation romantique : c'est un métier, appris dans l'urgence et exercé avec une rigueur absolue.
En 1963, lors d'une session où le bassiste ne se présente pas, elle prend l'instrument et s'y adapte en quelques minutes. Rapidement, elle devient la bassiste la plus demandée de la ville. Son secret tient à une astuce née de la nécessité : pour obtenir un son qui perce les parasites de la radio AM, elle coince un morceau de feutre sous les cordes au niveau du chevalet et joue au médiator plutôt qu'aux doigts, branchant sa basse sur un ampli guitare. Ce son inimitable devient la signature sonore de toute une époque.
La liste de ses enregistrements donne le vertige : la ligne de basse de Wouldn't It Be Nice et tout l'album Pet Sounds des Beach Boys – que Paul McCartney a cité comme une influence directe sur Sgt. Pepper's –, les thèmes de Mission : Impossible et de Mannix, signés Lalo Schifrin, les génériques de Kojak, Bonanza, MASH, Hawaii police d'état et La Famille Addams, des sessions pour Frank Sinatra, Ike & Tina Turner, Frank Zappa, Michel Legrand, Phil Spector, Elmer Bernstein, Dave Grusin, ou encore John Williams, pour n'en citer qu'une infime poignée. Le grand Quincy Jones, qui a régulièrement travaillé avec elle, disait qu'elle était tout simplement la meilleure bassiste qu'il ait jamais entendue.
Son nom n'a pourtant figuré sur aucune pochette. Les maisons de disques avaient décidé qu'un musicienne d'allure ordinaire – elle ressemblait à une simple secrétaire, très loin de l'allure excentrique des vedettes du rock et de la pop – ne correspondait pas à l'image de jeunesse rebelle qu'elles vendaient. On la gardait dans l'ombre, comme tous les membres du Wrecking Crew. Sans compter que c'était une femme dans un milieu très majoritairement masculin…
La vérité a commencé à émerger à la fin des années 90, quand des chercheurs ont retrouvé les mêmes numéros de contrats syndicaux sur des milliers de disques à succès. Les documents mêmes qui garantissaient l'anonymat des musiciens de studio ont fini par les identifier. En 2020, alors qu'elle avait 85 ans, Rolling Stone l'a classée cinquième plus grande bassiste de tous les temps.
Carol Kaye, qui a son propre site Web, a écrit des méthodes pédagogiques devenues des références, formé des générations de bassistes, et continue encore d'enseigner. Ce qu'elle n'a jamais obtenu, c'est simplement que son nom figure là où il aurait toujours dû être : sur ces pochettes d'albums. Il est grand temps de lui rendre justice en reconnaissant sa contribution à la bande-son d'une époque et à la musique du XXe siècle.