Il a inventé une machine qui produit 1 000 litres d'eau douce par jour à partir de l'air et du soleil
Pas de rivière, pas de nappe phréatique, pas d'électricité : juste de l'air et du soleil. La machine mise au point par ce prix Nobel de chimie peut produire de l'eau potable en grande quantité dans les régions les plus arides du monde.
Il y a une image qu'Omar Yaghi n'a jamais oubliée. Enfant palestinien réfugié dans un camp en Jordanie, il guettait avec sa famille l'arrivée du camion-citerne. Un murmure parcourait le quartier – "L'eau arrive !" – et chacun se précipitait pour remplir bidons et seaux avant que le camion ne reparte. Des décennies plus tard, ce souvenir est devenu le moteur d'une invention qui pourrait changer le quotidien de milliards de personnes à travers le monde.
Devenu professeur de chimie à l'université de Californie à Berkeley, Omar Yaghi est co-lauréat du prix Nobel de chimie 2025. Il a reçu cette prestigieuse distinction pour avoir mis au point une machine capable d'extraire de l'eau potable directement depuis l'air ambiant, y compris dans des zones où l'humidité est inférieure à 20 %, comme c'est le cas dans la plupart des déserts du monde.
Le cœur de cette invention révolutionnaire repose sur une classe de matériaux que Yaghi a lui-même contribué à créer : les MOF, ou Metal-Organic Frameworks. Ces matériaux cristallins ultra-poreux sont conçus à l'échelle moléculaire. Leur particularité ? Une surface interne vertigineuse : quelques grammes déploient, dans leurs microcavités, l'équivalent de la surface d'un terrain de football !
Lorsque de l'air traverse la machine, ces structures microscopiques capturent les molécules d'eau comme une éponge invisible. Il suffit ensuite d'une faible source de chaleur – le soleil ou une énergie thermique de basse température – pour que le matériau libère cette humidité sous forme de vapeur, qui se condense en eau liquide prête à la consommation. Car c'est l'autre caractéristique extraordinaire de cette machine : elle n'a pas besoin d'électricité. Tout fonctionne de manière "passive", par la magie de la physique et de la chimie !
L'avantage de cette technique de captation hydrique sur les technologies existantes est considérable, notamment par rapport au dessalement, dont les procédés altèrent les écosystèmes locaux. Certes, il existe déjà d'autres générateurs d'eau atmosphérique , mais ils consomment énormément d'électricité pour refroidir l'air. La machine de Yaghi, elle, n'a besoin que du soleil.
En 2023, une équipe menée par Yaghi a publié dans Nature Water les résultats d'un prototype testé dans la vallée de la Mort, en Californie. Le dispositif a récolté entre 114 et 210 grammes d'eau par kilogramme de MOF et par jour, sous une humidité relative descendant jusqu'à 9,4 %, sans autre apport énergétique que le soleil. L'unité commerciale développée par Atoco, la société qu'il a fondée, change d'échelle : de la taille d'un conteneur maritime classique, elle peut produire 1 000 litres par jour : de quoi alimenter un village ou un site isolé après une catastrophe naturelle.
Mais l'ambition de Yaghi dépasse le cadre humanitaire d'urgence. Le scientifique envisage un avenir où chaque foyer pourrait posséder son propre dispositif de captation d'eau, rendant l'individu maître de sa ressource la plus vitale – à l'image des panneaux solaires qui ont décentralisé la production d'électricité.
La technologie n'est pas encore commercialisée à grande échelle. Les défis restent nombreux : coûts de production, durabilité des matériaux, maintenance et accessibilité financière pour les pays les plus vulnérables. Mais les Nations Unies estiment que plus de cinq milliards de personnes pourraient subir un stress hydrique d'ici à 2050. Une situation catastrophique à laquelle la machine d'Omar Yaghi pourrait apporter une solution simple et durable.