Avec ses nouveaux Surface à puce Nvidia, Microsoft veut redéfinir le PC pour l'IA locale
Microsoft vient de présenter des ordinateurs animés par des puces RTX Spark de Nvidia, capables de faire tourner de gros modèles d'IA sans passer par le cloud. Objectif affiché : rattraper le Mac, devenu la référence de l'IA locale.
Ce mercredi 7 octobre 2026, à San Francisco, Microsoft a tenu sa première grande conférence consacrée à Windows et aux Surface depuis deux ans. Satya Nadella, le PDG du géant américain, y a présenté sa vision d'un Windows devenu une plateforme d'intelligence "hybride", où l'IA s'exécute tantôt sur le PC, tantôt dans le cloud.
Pour incarner cette nouvelle vision, partagée avec d'autres acteurs, Microsoft a présenté deux nouveaux modèles de sa gamme d'ordinateur Surface : le Surface Laptop Ultra, un portable de 15 pouces, et le Surface RTX Spark Dev Box, une machine de bureau destinée aux développeurs. Tous deux reposent sur la puce RTX Spark de Nvidia, présentée en juin dernier, proposée dans différentes configurations. Mais pour l'éditeur, l'enjeu dépasse largement la sortie de deux nouveaux produits : il s'agit surtout de ne pas laisser le marché de l'IA locale à Apple.
Ce n'est pas la première alliance entre Microsoft et Nvidia. Les tablettes Surface RT et Surface 2, sorties en 2012 et 2013, reposaient déjà sur des puces Tegra du fabricant. Plus récemment, le Surface Laptop Studio 2 associait un processeur Intel à un circuit graphique GeForce. Le Laptop Ultra lui succède, avec cette fois une puce unique qui change complètement la donne.
Nvidia RTX Spark : une puce combinée à haut potentiel en calcul
De fait, la RTX Spark N1X combine un processeur central (CPU) Grace, à architecture ARM, et un processeur graphique (GPU) Blackwell, la dernière génération des puces graphiques de Nvidia. Sa version la plus puissante compte 6 144 cœurs graphiques, autant que la GeForce RTX 5070 de bureau. Mais l'atout clé de la la RTX Spark repose sur un autre élément : la mémoire unifiée. La technique déjà employée par Apple pour ses fameuses puces maison de la série M, qui équipe ses Mac.
Sur un PC classique, le circuit graphique dispose de sa propre mémoire vidéo, souvent modeste : une GeForce RTX 5070 pour portable, par exemple, ne compte que 8 Go. Une mémoire dédiées et spécialisée, indépendante de la mémoire vive centrale (RAM) gérée par le CPU. Or un modèle d'IA doit tenir entièrement en mémoire pour fonctionner rapidement. avec la RAM du CPU d'un côté et la mémoire vidéo du GPU de l'autre.
De nombreux ordinateurs – tous ceux qui ne sont pas équipés d'une carte graphiques indépendante – exploitent de la mémoire dite partagée : un composant physique unique, compartimenté en deux espaces étanches, Une solution économique qui n'est pas optimale pour les performances, car le CPU et le GPU doivent échanger constamment des données entre ces deux espaces.
Tout change avec la mémoire unifiée, le processeur et le circuit graphique puisant dans un réservoir commun, sans êtres ralentis par des copies et des échanges. Et avec la RTX Spark, cette mémoire peut atteindre 128 Go. De quoi faire tourner localement des modèles comptant jusqu'à 120 milliards de paramètres, une taille jusqu'ici réservée aux serveurs ou aux stations de travail.
Nvidia annonce jusqu'à un pétaflop de puissance de calcul pour l'IA, soit un million de milliards d'opérations par seconde. Ce nombre impressionnant est toutefois mesuré en FP4, un format de calcul sur 4 bits de très faible précision, qui flatte les compteurs. L'autre atout de la puce est la prise en charge native de CUDA, la plateforme logicielle de Nvidia devenue le standard de fait du développement en IA. Microsoft a aussi retouché Windows en profondeur. Le gestionnaire de tâches du système a été réécrit pour mieux répartir le travail sur les 20 cœurs, et un nouveau système de gestion de l'énergie et de la chaleur a été conçu avec Nvidia.
Surface Laptop Ultra : un PC portable taillé pour l'IA
Le Surface Laptop Ultra est le premier à en profiter. Son écran tactile Mini Led de 15 pouces, au format 3:2, plus adapté au travail qu'au visionnage de vidéos, avec un taux de rafraîchissement allant jusqu'à 120 Hz et surtout une luminosité de pointe de 2 000 nits – en HDR. Le châssis en aluminium, proposé en coloris Platine ou Crépuscule, mesure moins de 18 mm d'épaisseur. Il pèse environ 2 kg, soit près de 340 grammes de plus que le Surface Laptop 15 pouces de 2024. La connectique est la plus fournie de l'histoire des Surface Laptop : trois ports USB-C, un USB-A, une sortie HDMI, un lecteur de cartes SD et une prise casque. Le SSD est remplaçable par l'utilisateur.
Sur ce modèle, Microsoft inaugure aussi Magnetic Connect, qui remplace son ancienne prise Surface Connect. L'un des trois ports USB-C est aimanté : le câble de charge s'y fixe tout seul et se détache si l'on trébuche dessus, comme avec le MagSafe des MacBook. Une technique astucieuse et appréciable au quotidien. À la différence d'Apple, ce port reste un USB-C standard, qui accepte n'importe quel périphérique. Microsoft n'a précisé ni sa puissance de charge ni la force de ses aimants. Notons que ce procédé existe déjà depuis plusieurs années, sous la forme de petits adaptateurs aimantés, souvent très bon marché, à insérer dans les ports USB : Microsoft se contente de l'intégrer en standard sur des PC. Quoi qu'il en soit, c'est un progrès à saluer et même une solution à généraliser !
Le système de refroidissement dissipe 2,5 fois plus de chaleur que celui du Surface Laptop 15 pouces de 2024. Selon Microsoft, le portable conserverait plus de 99 % de ses performances sur batterie. Les PC portables puissants en perdent d'ordinaire une bonne part une fois débranchés : si la promesse se vérifie, c'est un argument très concret pour travailler en déplacement. Microsoft n'a en revanche communiqué aucun chiffre d'autonomie ni de niveau sonore.
Deux versions de la puce RTX Spark sont proposées. La première avec un CPU à 18 cœurs et un GPU à 5 120 cœurs, avec 24 ou 32 Go de mémoire vive. La seconde passe à 20 cœurs processeur et 6 144 cœurs graphiques, avec 32, 64 ou 128 Go de RAM. Une quantité très confortable, bien adaptée à l'utilisation de gros modèles d'IA locale. Mais pas que : car avec de telles capacités de calcul, y compris en graphisme pur, le Surface Laptop Ultra semble parfaitement armé pur séduire aussi des créatifs et des joueurs.
En France, les précommandes sont déjà ouvertes pour une sortie le 16 octobre. Les prix démarrent à 2 899 euros avec 24 Go de mémoire et 512 Go de stockage, et grimpent jusqu'à 6 879 euros pour la version 128 Go. Attention : du fait même de sa conception, et comme chez Apple, cette mémoire est soudée avec le processeur et elle ne pourra donc pas être augmentée ultérieurement. Mieux vaut choisir sa configuration avec soin.
On le voit, les tarifs sont particulièrement élevés, prouvant que ce PC portable ne vise pas le grand public. Ils le sont d'autant plus qu'on choisit une grande quantité de RAM. Rien d'étonnant compte tenu de la crise actuelle sur le marché de la mémoire, accaparée justement par les acteurs de l'IA. Quelques calculs permettent de se faire une idée de ce que facture Microsoft sur ses différentes configurations : jusqu'à 140 euros par gigaoctet. Un peu comme chez Apple, en fait. Le temps où l'on pouvait s'offrir deux barrettes de 16 Go pour 50 euros est bien loin…
Surface RTX Spark Dev Box : un ordinateur fixe pour le travail en continu
Si le Surface Laptop Ultra cible avant tous les développeurs et les fans d'IA, le Surface RTX Spark Dev Box vise un public plus restreint encore. Loin d'un mini PC classique, cet ordinateur de bureau se distingue par son grand boîtier plat en aluminium, percé de 1 000 aérations. Un format très original. Surtout, il embarque la version complète de la RTX Spark, avec 128 Go de mémoire vive et un SSD amovible de 2 To, l'ensemble revendiquant une puissance de calcul impressionnante de 1 000 téraflops. Un atout de taille pour l'IA locale, avec des agents travaillant jour et nuit. La différence avec le portable tient au dispositif de refroidissement, capable de dissiper 100 W en continu, contre 45 à 80 W pour les portables RTX Spark. Sa connectique comprend notamment des ports USB-C, USB-A, HDMI et Ethernet.
Le Dev Box est livré avec Project Zenith, une version de Windows 11 Pro épurée pour les développeurs : sans widgets, en thème sombre, avec le mode Ne pas déranger activé et les principaux outils de programmation préinstallés. Il est vendu 6 000 dollars, uniquement aux États-Unis pour l'instant, avec des livraisons prévues en novembre. Il rappelle le DGX Spark lancé par Nvidia l'an dernier à 4 000 dollars, mais tourne sous Windows plutôt que sous Linux. Il fait en revanche l'impasse sur la connexion réseau à très haut débit de ce dernier.
Microsoft ne sera pas seul sur ce créneau. La plupart des grands fabricants de PC préparent des machines équipées de la RTX Spark. Lenovo a déjà présenté un nouveau modèle de sa gamme Yoga, et Asus ses portables ProArt P14 et P15 ainsi qu'un mini-PC. Dell propose une version de son XPS 16, HP ses OmniBook X 14 et OmniBook Ultra 16, et MSI un convertible de 16 pouces, le Prestige N16. Acer a dévoilé un mini-PC de bureau, et Gigabyte doit suivre. Plusieurs de ces modèles sont déjà en précommande. C'est d'ailleurs le rôle historique des Surface : montrer la voie aux autres fabricants plutôt que de dominer les ventes.
Nvidia RTX Spark vs Apple M : la bataille de la mémoire unifiée
Ce n'est pas un hasard si Microsoft a passé une bonne partie de sa conférence à parler d'Apple. Depuis la puce M1 sortie en 2020, les Mac reposent sur une mémoire unifiée. Cette architecture a fait des MacBook Pro, du Mac mini et du Mac Studio les machines favorites des passionnés qui font tourner des modèles d'IA chez eux. L'engouement récent pour OpenClaw, un agent IA open source, a encore renforcé cette image.
Jusqu'ici, un développeur avait le choix entre deux options : un Mac, avec beaucoup de mémoire, mais sans CUDA, ou un lourd PC équipé d'une carte graphique Nvidia, avec CUDA, mais une mémoire vidéo limitée. Microsoft promet désormais les deux dans un même portable.
Chiffres à l'appui, Microsoft affirme ainsi que ses PC RTX Spark dotés de 64 Go de mémoire surpassent un MacBook Pro 16 pouces à puce M5 Pro doté de la même quantité de mémoire. Le délai avant que l'IA commence à répondre, c'est-à-dire avant l'affichage du premier mot généré par un modèle de langage, serait jusqu'à 2,1 fois plus court. La génération d'images serait jusqu'à 4,3 fois plus rapide, et celle de vidéos jusqu'à 6,2 fois.
Des résultats à prendre avec précaution. Ils proviennent de tests internes menés sur des machines de présérie, sans précision sur les modèles utilisés ni sur leur niveau de compression. Ceux sur l'image et la vidéo portent sur une sélection de PC RTX Spark, pas spécifiquement sur le Surface. Surtout, Microsoft n'a publié aucune comparaison sur les usages courants, les performances générales du processeur ou l'autonomie. Prudence donc avec ces belles promesses.
Le choix des indicateurs n'est pas anodin. Le délai avant le premier mot dépend surtout de la puissance de calcul, le point fort de la RTX Spark. La vitesse à laquelle le texte s'affiche ensuite dépend davantage du débit de la mémoire, et Microsoft n'en a rien dit. Nvidia annonçait pourtant en juin jusqu'à 300 Go/s pour sa puce. Sur les gros modèles, c'est ce débit qui fixera la fluidité des réponses, et c'est là que la comparaison avec les Mac sera la plus parlante.
Sur les prix, Microsoft marque des points, du moins aux États-Unis. Le Surface Laptop Ultra y démarre à 2 599 dollars, contre 2 999 dollars pour le MacBook Pro 16 pouces à puce M5 Pro. Il faut compter environ 4 000 dollars pour doter ce dernier de 64 Go de mémoire. Selon le site ServeTheHome, le premier Surface équipé de la puce complète, avec 32 Go et 1 To, coûte environ 800 dollars de moins que le MacBook Pro 14 pouces le moins cher doté de la même mémoire. La bataille se jouera donc surtout sur les configurations les mieux dotées.
Preuve que Microsoft veut s'attaquer frontalement à Apple sur ce terrain, la page consacrée au Surface Laptop Ultra sur le site canadien de l'éditeur ormet une ristourne allant jusqu'à 1300 $ CAD pour l'achat d'un modèle en échange d'un MacBook : le message est clair !
Reste une inconnue de taille : la compatibilité, notamment hors de l'IA. Comme tous les PC Windows à puce ARM, le Surface Laptop Ultra fait tourner une partie des logiciels conçus pour les processeurs d'Intel et d'AMD par émulation, avec des résultats variables selon les applications. La question se pose avec acuité pour les jeux. Ils doivent passer par Prism, la couche de traduction de Windows. Microsoft et Nvidia annoncent des centaines de jeux compatibles dès le lancement, mais Call of Duty, la plus grosse licence de Microsoft, n'arrivera sur RTX Spark qu'en 2027. Nvidia affirme par ailleurs travailler avec les éditeurs de logiciels anti-triche, qui bloquaient jusqu'ici de nombreux jeux en ligne sur les PC à puce ARM.
Sur scène, Microsoft a fait tourner en même temps l'assistant de programmation GitHub Copilot, un montage vidéo dans DaVinci Resolve et le jeu Gears of War: E-Day, affiché à 60 images par seconde. Nvidia promettait pourtant en juin plus de 100 images par seconde en 1440p dans les grands jeux, une fois toutes ses technologies activées. Seuls des tests indépendants permettront de trancher.
L'IA hybride : un partage entre le PC et le cloud
Au-delà du matériel, Microsoft veut changer la façon dont l'IA fonctionne sous Windows. Avec l'intelligence "hybride", Copilot pourra, avec l'accord de l'utilisateur, consulter les fichiers et l'activité récente du PC. Il pourra aussi agir directement, pour déplacer des fichiers ou modifier des réglages, par exemple. Il confiera enfin certaines tâches à des modèles installés sur la machine quand le coût ou la confidentialité l'exigent. Sur scène, Microsoft a montré un tri de documents fiscaux réalisé entièrement en local, sans envoyer les données dans le cloud. Ces nouveautés arriveront dans les prochains mois sur les PC Copilot+, ces ordinateurs équipés d'une puce dédiée à l'IA : une appellation marketing un brin pompeuse que Microsoft semblait pourtant avoir mise en veilleuse ces derniers temps (voir notre article).
Une autre démonstration illustrait bien ce partage des tâches. Un designer de Microsoft a modélisé un vaisseau spatial dans Blender, puis enchaîné plusieurs modèles d'IA installés sur la machine. Gemma 4 décrivait un univers à partir des rendus, Flux.2 dessinait chaque élément, et Hunyuan 3D les transformait en objets 3D. Seul l'assemblage final de la scène dans Unreal Engine a été confié à un modèle dans le cloud. Microsoft affirme que ce travail a pris quelques heures au lieu de plusieurs jours, un gain qui reste à vérifier hors d'une démonstration préparée pour l'occasion. L'entreprise y voit la preuve de son principe : le bon modèle au bon endroit, les plus gros dans le cloud, les plus légers sur le PC pour répondre plus vite.
Le même principe gagne les outils des développeurs. Dans GitHub Copilot, un système d'aiguillage confiera les tâches simples à un modèle local et réservera les plus complexes aux modèles du cloud. Ce mode sera proposé à titre expérimental dès la fin octobre. Microsoft a adapté pour l'occasion MAI-Code-1.1-Flash, son modèle de programmation, compressé de près de 80 % pour tenir sur un PC. Ses appels en local ne seront pas facturés. Il réclame toutefois environ 75 Go de mémoire, ce qui le réserve aux configurations les plus chères. Windows ML, le moteur qui exécute les modèles d'IA sur la machine, prend aussi en charge llama.cpp. Cet outil open source très répandu facilite l'utilisation des modèles libres.
La logique économique est limpide. Chaque requête envoyée dans le cloud coûte de la puissance de calcul, et donc de l'argent. En déportant une partie du travail sur le PC de l'utilisateur, Microsoft allège ses propres factures et rend ses abonnements plus supportables. Satya Nadella l'a résumé en promettant une intelligence " sans compteur " sur chaque bureau et dans chaque foyer. C'est un clin d'œil appuyé à la devise historique de l'entreprise, un ordinateur sur chaque bureau et dans chaque foyer.
Quelques nuances s'imposent toutefois. Un traitement local ne signifie pas forcément un fonctionnement hors ligne : l'aiguillage entre PC et cloud reste par nature connecté. Laisser un assistant fouiller dans ses fichiers et agir à sa place soulève aussi des questions de confiance, à l'heure où l'IA de Microsoft suscite des réticences. Le jour même de la conférence, l'éditeur suspendait d'ailleurs le champ de saisie de Copilot intégré à la barre des tâches de Windows 11, pour tenir compte des critiques des utilisateurs. Enfin, ces machines restent hors de portée du grand public. Les PC Copilot+ ordinaires ne font tourner que des modèles bien plus modestes que ceux des Surface RTX.
L'IA locale promet d'échapper aux abonnements et aux compteurs du cloud, en combinant des avantages en termes de finance et de confidentialité. Pour en profiter pleinement, il faudra pourtant commencer par débourser près de 3 000 euros, et plutôt le double pour faire tourner les modèles IA les plus évolués – les fameux frontier comme les appellent les experts. Aussi séduisants soient-ils, ces nouveaux PC surpuissants – qu'ils soient signés Microsoft, Apple ou autre – ne sont clairement pas destinés au grand public, mais plutôt aux professionnels et aux passionnés qui misent tout sur l'IA. Reste à voir s'ils sauront convaincre leurs cibles respectives. Et, de façon générale, si les consommateurs céderont aux sirènes de cette nouvelle génération d'ordinateurs pensés avant tout l'IA.








