Pour entraîner ses IA, Meta surveille les moindres clics de ses salariés… avant de les licencier

Pour entraîner ses IA, Meta surveille les moindres clics de ses salariés… avant de les licencier

Des employés de Meta dénoncent l'installation d'un logiciel espion sur leurs ordinateurs afin d'entraîner les IA de l'entreprise. Et ce, alors même qu'ils sont massivement licenciés, remplacés par ces mêmes intelligences artificielles.

Meta fait face à une vive contestation interne après le déploiement d'un logiciel destiné à enregistrer les interactions de ses employés avec leur ordinateur afin d'entraîner ses futurs agents d'intelligence artificielle. Selon des documents internes consultés par Reuters, l'entreprise américaine aurait commencé, au début du mois de mai, à installer sur les postes de travail des salariés américains un programme baptisé "Model Capability Initiative" (MCI), qui collecte les mouvements de souris, les clics, les frappes au clavier et, ponctuellement, effectue des captures d'écran.

L'objectif affiché est de permettre aux systèmes d'IA agentiques de mieux reproduire les actions humaines sur un ordinateur. Mécontents, plusieurs employés ont distribué des tracts sur les sites américains de l'entreprise encourageant les salariés à signer une pétition en ligne contre cette mesure. Cette dernière suscite d'autant plus un malaise croissant en interne qu'elle intervient au même moment qu'un important plan de suppressions de postes.

Surveillance de Meta : des salariés espionnés puis licenciés

Les modèles d'IA actuels savent générer du texte, résumer des documents ou écrire du code, mais ils éprouvent encore des difficultés lorsqu'il s'agit d'interagir avec des interfaces logicielles complexes comme le ferait un utilisateur humain. Qu'il s'agisse de sélectionner un menu déroulant, d'utiliser un raccourci clavier, de naviguer entre plusieurs fenêtres ou de remplir un formulaire, la tâche est loin d'être aisée.

En enregistrant les habitudes réelles de travail de ses employés, Meta espère produire de nouvelles données d'entraînement. "Si nous développons des agents pour aider les utilisateurs à accomplir leurs tâches quotidiennes sur ordinateur, nos modèles ont besoin d'exemples concrets de leur utilisation : mouvements de souris, clics, navigation dans les menus déroulants, etc.", justifie Andy Stone, porte-parole de l'entreprise.

Meta assure toutefois que ce dispositif n'a pas vocation à surveiller la productivité des salariés. Dans les mémos internes relayés par la presse, la firme de Mark Zuckerberg précise que les données collectées ne seront pas utilisées pour les évaluations de performance. Elle affirme également avoir prévu certaines protections pour éviter l'enregistrement d'informations sensibles ou personnelles.

Malgré ces garanties, de nombreux employés dénoncent une forme de surveillance intrusive qui brouille la frontière entre travail quotidien et collecte massive de données comportementales, d'autant plus que cette technologie est imposée, ne pouvant pas être désactivée de leur ordinateur. "Les travailleurs sont protégés par la loi lorsqu'ils choisissent de s'organiser pour améliorer leurs conditions de travail", ont rappelé les employés dans les brochures et la pétition, citant la loi américaine sur les relations du travail (National Labor Relations Act). La bataille est donc lancée. 

Gronde chez Meta : des vagues de licenciements massives à cause de l'IA

La polémique est renforcée par le contexte social particulièrement tendu au sein du groupe. En effet, Meta mène une importante restructuration de ses équipes à laquelle l'IA n'est pas étrangère. Alors qu'il a déjà supprimé environ 11 000 employés en 2022, entre 2 000 et 3 000 en 2024, et 3 600 en 2025, le groupe prévoit de supprimer 10 % de ses effectifs mondiaux à compter du 20 mai, soit près de 8 000 postes selon plusieurs estimations, et envisage encore d'importantes réductions supplémentaires d'ici à la fin de l'année.

La suppression de ces postes va permettre de financer les investissements colossaux consacrés aux infrastructures IA, aux centres de données et au développement des futurs modèles maison. Certains salariés craignent donc d'être à la fois observés au quotidien dans leur travail et utilisés pour entraîner des outils susceptibles, à terme, d'automatiser une partie de leurs missions. Finalement, cette nouvelle politique débouche sur une situation absurde : les employés auraient désormais pour mission d'aider à entraîner les systèmes susceptibles de remplacer leur propre travail.

Sans compter que l'utilisation d'outils d'IA est de plus en plus attendue, voire mesurée, par l'entreprise. Selon les révélations de nos confrères, Meta a mis en place des tableaux de bord internes qui suivent le nombre de "tokens", c'est-à-dire les unités liées au traitement des requêtes envoyées aux modèles d'IA, utilisés par chaque employé. Plusieurs salariés ont indiqué que ces indicateurs ont fini par instaurer une forme de compétition. Sur les forums internes de l'entreprise, certaines personnes dénoncent une surveillance déguisée et une dérive inquiétante des pratiques managériales dans la Silicon Valley. 

Car cette situation nourrit un malaise plus large dans l'industrie technologique. Depuis l'essor spectaculaire de l'IA générative, les grandes entreprises du secteur cherchent à accumuler des données toujours plus nombreuses pour améliorer leurs modèles. Meta avait déjà suscité des critiques concernant l'utilisation des contenus publiés sur Facebook et Instagram pour entraîner ses systèmes d'IA (voir notre article). Et, en parallèle, les acteurs du secteur de la tech, notamment ceux travaillant dans le développement logiciel, multiplient les "restructurations" visant à remplacer leurs employés par de l'IA. 

C'est le cas de Microsoft et Coinbase, qui ont tous deux annoncé des suppressions de postes ou des départs négociés au cours de ces derniers mois. De son côté, Amazon a supprimé 30 000 postes, soit près de 10 % de ses salariés, au cours de différentes vagues de licenciements successives. En février, la fintech Block a quant à elle réduit ses effectifs de près de moitié (40 %, soit 4 000 postes), là encore pour les remplacer par de l'intelligence artificielle. Et l'hécatombe n'est pas près de s'arrêter...