La CNIL alerte : les lunettes connectées posent de vrais problèmes pour la vie privée

La CNIL alerte : les lunettes connectées posent de vrais problèmes pour la vie privée

La CNIL appelle à la vigilance avec les lunettes connectées, qui peuvent être utilisées pour filmer et enregistrer des personnes en toute discrétion, à leur insu. La commission ouvre un plan d'action au niveau européen.

Après les smartphones, les tablettes, les écouteurs sans fil, les montres et les bagues connectées, le prochain produit mobile prêt à envahir notre quotidien pourrait bien être les lunettes connectées, également appelées lunettes intelligentes ! De nombreux géants du numérique s'y sont mis, à commencer par Meta avec ses Ray-Ban, Xiaomi (AI Glasses), Alibaba (Quark AI), Alain Afflelou (Magic Connect) et Krys (Smart Signature Krys).

Mais la généralisation de ces appareils, capables de filmer, de photographier et de diffuser en direct ce que voit leur utilisateur, inquiète de plus en plus les autorités chargées de la protection des données personnelles. 

Dans un communiqué publié le 11 mai, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) estime ainsi que les lunettes connectées "présentent des risques majeurs pour la vie privée" "par leur capacité à capter, traiter et interpréter des données en temps réel, sans que les personnes autour en aient nécessairement conscience". Elle appelle donc à la vigilance et publie six recommandations pour les utilisateurs, tout en ouvrant en parallèle un plan d'action au niveau européen.

Lunettes connectées : vers une surveillance mobile généralisée ?

Contrairement à un smartphone, dont l'usage pour filmer reste visible, les lunettes connectées permettent d'enregistrer des images de manière beaucoup plus discrète. Une simple diode lumineuse indique parfois qu'une captation est en cours, mais elle passe souvent inaperçue. Cela brouille la frontière entre l'espace privé et l'espace public.

Dans la rue, dans les transports, dans un commerce ou même dans une salle d'attente, chacun peut être filmé sans le savoir. Certaines fonctions permettent aussi de diffuser des vidéos en direct sur les réseaux sociaux, ce qui complique encore davantage le respect du consentement des personnes concernées.

La CNIL craint que ces dispositifs entraînent "une transformation profonde de nos sociétés", qui passeraient "d'une surveillance fixe, signalée et encadrée (la vidéoprotection que nous connaissons tous et sommes capables d'identifier) à une surveillance mobile, quasi invisible et omniprésente". De quoi constituer "un important risque de surveillance généralisée et une forme de banalisation de celle-ci".

D'après un sondage réalisé par le gendarme du numérique, 67 % des Français estiment que les lunettes connectées représentent un risque pour la vie privée. À l'exception de la curiosité, la majorité des réactions sont plutôt négatives : méfiance, gêne, inquiétude, agacement… Les inquiétudes se focalisent en particulier sur le droit à l'image et sur le consentement des personnes lorsqu'une photo ou une vidéo est prise via ces dispositifs (57 %), sur l'utilisation de l'IA à des fins de détournement, les deepfakes ou hypertrucages (37 %) et sur le vol ou la fuite des données recueillies par les lunettes (34 %). 

Ray-Ban Display © Meta

Ces inquiétudes ne sont pas que théoriques. Comme le rapporte BFMTV, un homme a filmé plusieurs femmes à leur insu dans des espaces publics grâce à des lunettes connectées, avant de publier les vidéos sur Internet, où elles ont fait plusieurs dizaines de milliers de vues. Confronté par ses victimes, il leur a ensuite demandé de l'argent pour retirer les contenus des réseaux sociaux. Une enquête a bien été ouverte par les autorités, mais elle est actuellement au point mort à cause d'un manque d'informations, laissant ces femmes humiliées, exploitées et impuissantes.

L'affaire montre que ces dispositifs peuvent bel et bien être utilisés pour du harcèlement, du chantage ou d'autres atteintes à la dignité des personnes. Elle révèle aussi la difficulté pour les victimes de faire disparaître totalement des vidéos une fois qu'elles circulent en ligne, les copies pouvant réapparaître rapidement sur différents comptes et plateformes.

Lunettes connectées : vers un plan d'action à l'échelle européenne

Si la CNIL reconnait l'utilité de ces dispositifs, notamment pour les personnes en situation de handicap, elle estime que les lunettes connectées doivent rester "des auxiliaires utiles – et non des outils intrusifs". Elle rappelle que, selon l'article 9 du Code civil et l'article 226-1 du Code pénal, le fait de porter atteinte à l'intimité de la vie privée d'autrui en fixant, enregistrant ou transmettant, sans le consentement de celle-ci, l'image d'une personne se trouvant dans un lieu privé est puni d'un an d'emprisonnement et de 45 000 € d'amende. 

Face à ces risques, la CNIL souhaite agir à l'échelle européenne. L'autorité française a annoncé l'ouverture d'un plan d'action avec ses homologues européens afin d'évaluer les conséquences de ces nouvelles technologies sur les libertés individuelles. Les régulateurs veulent notamment réfléchir aux obligations imposées aux fabricants : meilleure information des utilisateurs, dispositifs de signalement plus visibles, limitation de certaines fonctions, encadrement plus strict des traitements de données réalisés par les entreprises derrière ces produits…

En attendant, le gendarme du numérique recommande six bonnes pratiques pour les porteurs de lunettes connectées : informer les personnes présentes lorsqu'un enregistrement est possible, couper les capteurs lorsqu'ils ne sont pas utilisés afin d'économiser la batterie, éteindre les lunettes dans les lieux où l'usage du téléphone est déjà restreint, éviter de filmer dans des espaces où personne ne s'attend à être enregistré, demander l'accord des personnes avant toute publication et mesurer les conséquences avant de partager des contenus en ligne.