Cet oiseau très discret peut voler pendant 10 mois en continu sans se poser
Certains oiseaux sont capables de voler des jours, des semaines, voire des mois sans jamais toucher le sol. Parmi eux, un champion absolu détient un record que les scientifiques peinent encore à expliquer entièrement.
S'ils ont bien des ailes, tous les oiseaux n'ont pas mêmes capacités pour voler. La plupart des volatiles que nous côtoyons au quotidien sont d'ailleurs peu doués en matière. La poule est incapable de voler sur plus de quelques mètres, ses ailes, atrophiées par des millénaires de sélection domestique, ne lui servant guère qu'à amortir une chute ou à escalader un perchoir. Le pigeon de ville, lui, peut tenir plusieurs heures en l'air et parcourir plusieurs centaines de kilomètres, mais il doit se poser régulièrement pour se nourrir et se reposer.
Le canard colvert s'en tire un peu mieux lors de ses migrations automnales, capable de voler quelques heures d'affilée à bonne vitesse – mais il cherche un plan d'eau dès que possible. La cigogne blanche, pourtant réputée pour ses longues migrations entre l'Europe et l'Afrique subsaharienne, évite soigneusement les traversées maritimes : elle contourne la Méditerranée par Gibraltar ou le Bosphore, là où les courants ascendants lui permettent de planer sans trop se fatiguer. Ce sont des voyageurs prudents, qui font des étapes. Ce qui distingue les champions qui suivent, c'est précisément qu'ils n'en font pas.
Dans le monde des oiseaux migrateurs, la prouesse aérienne est une question de survie. Certaines espèces parcourent des distances vertigineuses sans escale, repoussant les limites de ce que la biologie semble autoriser. La barge rousse détient ainsi le record de la plus longue migration sans escale : cet oiseau trapu aux pattes courtes est capable de traverser l'océan Pacifique d'un seul tenant. Un individu a été suivi par balise GPS sur 12 200 kilomètres entre l'Alaska et la Nouvelle-Zélande, soit 11 jours de vol continu à une vitesse moyenne de 59 km/h, avec des pointes à 90 km/h. Pour réaliser cet exploit, la barge rousse grossit considérablement avant le départ – certains organes réduisent de volume pour alléger la machine, pendant que les réserves graisseuses atteignent 55 % du poids corporel. Elle ne dort probablement pas pendant la traversée.
La frégate du Pacifique, elle, joue sur un autre terrain. Cet oiseau marin à l'envergure imposante peut rester en vol jusqu'à 48 jours consécutifs, surfant sur les thermiques et les courants sans jamais se poser sur l'eau – son plumage, peu imperméabilisé, ne lui laisse pas le choix. Elle dort probablement en vol par courtes séquences, quelques secondes à la fois, un hémisphère cérébral en veille pendant que l'autre reste actif.
Plus proche de nous, le martinet alpin – espèce européenne nichant dans les falaises des Alpes
– a longtemps semblé mystérieux. Des études ont montré qu'il peut rester en vol jusqu'à six mois consécutifs, entre son départ pour l'Afrique subsaharienne et son retour au printemps. Là encore, le sommeil en vol, la capture d'insectes dans les airs et une aérodynamique remarquable expliquent cet exploit.
Mais aucun de ces records n'égale celui du champion absolu. Le martinet noir – apus apus de son nom latin –, qui niche en Europe et passe l'hiver en Afrique, détient le record mondial de vol continu : certains individus restent en l'air pendant dix mois sans jamais atterrir. Dix mois. Ce minuscule oiseau de 40 grammes à peine mange, dort, se reproduit et migre entièrement dans les airs. Il ne touche le sol que le temps de la nidification – quelques semaines par an, le temps d'élever ses petits. Ses pattes sont si courtes et ses ailes si longues qu'il lui serait difficile de redécoller depuis une surface plane. Le ciel est son seul habitat réel.
La preuve de cet exploit n'a pas toujours été facile à établir. Ce sont de minuscules balises enregistrant les mouvements et la lumière ambiante, fixées sur le dos de quelques individus, qui ont permis de reconstituer leurs trajectoires avec précision. Les données révèlent que les martinets noirs gagnent de l'altitude à l'aube et au crépuscule tout au long de l'année – une signature caractéristique du sommeil en vol.
Comment un oiseau de 40 grammes peut-il tenir dix mois dans les airs sans jamais se reposer au sol ? La réponse est dans ses rémiges – ses grandes plumes alaires – qui, dans un courant ascendant, lui permettent de planer sans presque battre des ailes. Un planeur vivant, discret, qui traverse nos cieux chaque été en criant, et que presque personne ne remarque vraiment.