Pour rester souverain, Infomaniak se rend "invendable" aux GAFAM

Pour rester souverain, Infomaniak se rend "invendable" aux GAFAM

Pour préserver ses valeurs fondatrices et empêcher tout rachat par un géant américain, le fondateur d'Infomaniak a cédé le contrôle de son entreprise à une fondation reconnue d'utilité publique. De quoi garantir un cloud souverain !

Tous ceux qui restent vigilants quant à la confidentialité en ligne connaissent bien Infomaniak. L'entreprise suisse propose depuis de nombreuses années des solutions destinées aux professionnels pour créer et héberger des sites Web. Elle développe aussi, pour le grand public, un écosystème complet baptisé kSuite, qui réunit notamment la messagerie Mail, l'outil de visioconférence kMeet et le service de stockage kDrive – elle a même sa propre IA générative, Euria. Des alternatives gratuites aux services de Google, Microsoft ou Apple, avec une promesse mise en avant : le respect de la confidentialité des utilisateurs.

Alors que la question de la souveraineté numérique européenne représente plus que jamais un enjeu capital au vu du contexte politique, Infomaniak est bien décidé à graver ses valeurs et son indépendance dans le marbre. Aussi, son fondateur, Boris Siegenthaler, a annoncé dans un communiqué un changement de gouvernance inédit : le transfert de la majorité des droits de vote du groupe (65 % pour être exact) à une fondation suisse reconnue d'utilité publique, et ce afin de rendre toute revente pratiquement impossible.

Une stratégie qui a déjà été adoptée par des groupes de premier plan, comme Bosch, Carl Zeiss, Bertelsmann, Rolex, Victorinox, mais aussi Mozilla et, plus récemment, Proton, mais qui est une première dans le secteur du cloud !

Infomaniak : bloquer tout rachat pour toujours

Il s'agit là d'un moyen d'inscrire l'indépendance d'Infomaniak Group SA dans la structure juridique même de l'entreprise. Désormais, c'est donc une fondation suisse reconnue d'intérêt public spécialement créée pour l'occasion, baptisée sobrement Fondation Infomaniak, qui détient la majorité des droits de vote sous forme d'"actions spéciales". 

Cette fondation devient désormais l'actionnaire majoritaire et pourra empêcher toute tentative de rachat contraire aux principes définis par l'entreprise. Elle n'interviendra pas dans sa gestion quotidienne, mais agira comme une sorte de garde-fou chargé de préserver les principes fondateurs du groupe, à savoir la souveraineté numérique, la protection des données, l'open source et la durabilité environnementale, sur le long terme.

L'idée est de protéger l'entreprise des logiques spéculatives ou des rachats par des géants étrangers, en particulier américains. Dans le secteur du cloud, cette question est devenue centrale car une grande partie des infrastructures numériques européennes repose aujourd'hui sur des acteurs comme Amazon Web Services, Microsoft Azure ou Google Cloud.

© Infomaniak

Or, s'il prenait l'envie aux États-Unis de subitement couper l'accès à certaines de leurs technologies en Europe pour des raisons politiques – ce qui est d'ailleurs arrivé au juge français de la Cour pénale internationale (CPI) Nicolas Guillou –, le Vieux Continent se retrouverait sérieusement handicapé. En plus, certaines lois extraterritoriales américaines, comme le Cloud Act, permettent à la justice du pays de réclamer des données détenues par des entreprises américaines, même si les serveurs se trouvent en Europe.

Notons qu'un plan de transmission progressive du capital aux salariés était déjà en cours depuis plusieurs années – trente-six individus se partageaient déjà 25 % du capital. Toutefois, il présentait des risques majeurs, notamment en cas de départs simultanés d'actionnaires-salariés ou de la disparition du fondateur, et n'empêchait pas une potentielle acquisition. D'où l'idée de tout basculer dans une fondation, via des actions spéciales non cessibles. Une procédure qui a été validée à l'unanimité par tous les actionnaires !

Infomaniak : des principes clés gravés devant le notaire

La fondation Infomaniak n'a toutefois pas vocation à gérer les opérations quotidiennes, qui seront assurées par la direction actuelle – menée par Marc Oehler, directeur exécutif, Céline Morey, directrice financière et Boris Siegenthaler, directeur de la stratégie. Son rôle sera avant tout de veiller au respect des engagements fondateurs du groupe par le biais d'un document un peu particulier : la Charte des participations.

Avec des statuts signés devant notaire, elle fixe neuf principes fondamentaux vis-à-vis desquels il sera interdit de s'écarter : indépendance, souveraineté numérique, vie privée, responsabilité environnementale, innovation utile et accessible, transparence, ancrage local et prospérité durable. Ces principes peuvent être renforcés par le Conseil de fondation, mais jamais affaiblis.

Par exemple, la charte interdit strictement d'utiliser les e-mails ou les données des clients pour entraîner des modèles d'intelligence artificielle sans leur consentement explicite et révocable. De même, elle s'engage à conserver ses serveurs jusqu'à 15 ans – soit le triple de la moyenne de l'industrie – et à réutiliser 100 % de l'électricité de son dernier data center pour chauffer 6 000 ménages. Quant à ses équipes, l'intégralité doit rester basée en Suisse, tandis qu'aucune délocalisation économique n'est autorisée.

Afin de garantir la transparence de sa démarche, Infomaniak prévoit de publier chaque année un rapport détaillant l'impact de ses activités. La fondation bénéficiera également d'un financement pouvant atteindre 5 % des bénéfices annuels du groupe, sous réserve de sa situation financière. Ces ressources serviront à financer des initiatives liées notamment au numérique responsable, à la souveraineté technologique et à la transition énergétique.

Au-delà du symbole, gardons en tête que cette transformation constitue très certainement aussi un argument commercial. Dans un marché du cloud très concentré, où les rachats sont fréquents, la promesse d'une entreprise "invendable" peut rassurer certains clients institutionnels ou professionnels soucieux de la stabilité de leurs prestataires numériques. Infomaniak renforce ainsi son image d'alternative européenne indépendante dans un secteur dominé par quelques multinationales.