Sites porno : la carte bancaire bientôt obligatoire ?

Sites porno : la carte bancaire bientôt obligatoire ?

Saisir un numéro de carte bancaire pour accéder aux sites porno ? C'est une piste qu'envisage sérieusement le Gouvernement pour demander aux utilisateurs de prouver leur majorité. Et ainsi en limiter l'accès aux mineurs.

Le Gouvernement en a assez de "prendre des pincettes" dès que l'on touche au sujet de la pornographie, qui soulève décidément de plus en plus de problème. Comme le rapporte l'AFP, la secrétaire d'État à l'Enfance, Charlotte Caubel, a proposé ce 25 octobre 2022 à l'Assemblée nationale d'imposer l'enregistrement d'une carte bleue pour accéder aux sites pornographiques. Le but ? S'en servir comme "filtre" pour empêcher les mineurs d'accéder aux contenus de ces plateformes. "On nous oppose que ce ne serait pas un filtre parfait, mais déjà, si on peut protéger 30 ou 40 % [des mineurs], soyons pragmatiques. Mon enfant, quand il utilise sa carte bleue, j'ai une alerte, je verrai si c'est sur YouPorn ou sur McDo", a-t-elle déclaré. Une solution qui a l'avantage d'être plutôt facile à mettre en œuvre tout en étant peu intrusive – mais serait-elle efficace pour autant ?

En tout cas, la secrétaire d'État à l'Enfance est déterminée à "faire bouger les choses assez sérieusement" car "cela détruit nos enfants de l'intérieur. Et cela contribue à ne pas rompre la chaîne des violences sexuelles que nous continuons à nourrir." Selon elle, il existe aujourd'hui une opposition entre la liberté d'aller sur les sites pour adultes et les traumatismes créés aux enfants. "Il y a un sujet de valeurs. Il va falloir les rapprocher et voir celles que nous défendons", a-t-elle complété, précisant "perdre patience" avec ce dossier. Des propos validés au micro de BFM par Laurence Rossignol, sénatrice PS de l'Oise, qui juge le contenu des films pornographiques "toxiques" et rappelle que cette industrie est avant tout un business chargé d'engranger un maximum d'argent – notamment via la publicité – et qu'elle génère 650 millions de clics par mois en France.

Contenus pour adultes : un avertissement de pure forme

Les cinq sites pornographiques parmi les plus populaires en France – à savoir Pornhub, Tukif, Xhamster, Xnxx et Xvideos – expliquent parfaitement sur leur page d'accueil qu'ils sont pornographiques et que l'accès est interdit aux mineurs : "Ce site Internet réservé à un public majeur et averti est conforme à toutes les réglementations françaises en vigueur. Il contient des textes, photos et vidéos classées X qui peuvent heurter la sensibilité de certaines personnes". Mais leur volonté se résume à cette maigre annonce. Il est en effet facile pour un enfant, quel que soit son âge, qu'il ait 10 ans, qu'il soit pré-ado ou adolescent-presque-majeur de cliquer sur le bouton Entrer en certifiant sur l'honneur "avoir pris connaissance du caractère pornographique de ce site et être majeur selon les lois en vigueur dans mon état ou mon pays". Bref, un avertissement de pure forme qui n'empêche en aucun cas de voir des contenus pornographiques. Un rapport publié par le Sénat en septembre a d'ailleurs révélé que 36% des garçons ont déjà été exposés à des images pornographiques avant l'âge de 13 ans, et qu'un tiers des garçons de moins de 15 ans se rend chaque mois sur un site pornographique.

De ce fait, ces sites pornographiques ne respectent pas la législation française. Pour rappel, l'article 227-24 du Code pénal, modifié en décembre 2021, interdit "de fabriquer, de transporter, de diffuser" des contenus pornographiques – y compris ceux qui impliquent des animaux – s'ils risquent d'être vus par des mineurs. Les plateformes sont condamnables "si l'accès d'un mineur aux messages mentionnés au premier alinéa résulte d'une simple déclaration de celui-ci indiquant qu'il est âgé d'au moins dix-huit ans."  Une loi sur laquelle s'appuient régulièrement des associations comme l'Open (Observatoire de la parentalité et de l'éducation numérique), l'Unaf (Union nationale des associations familiales) et la Cofrade (Conseil français des associations pour les droits de l'enfant) pour saisir l'Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique – l'Arcom, qui remplace le CSA et l'Hadopi depuis le 1er janvier 2022.

Mais malgré la mise en demeure du 13 décembre par l'Arcom, aucun des cinq sites n'avait réagi de quelque manière que ce soit et aucune mesure complémentaire n'avait été mise en place pour empêcher les mineurs d'accéder à leurs contenus. Invoquant l'article 23 de la loi du 30 juillet 2020, l'Arcom était donc passée le mardi 8 mars 2022 à la vitesse supérieure en saisissant le président du tribunal judiciaire de Paris pour qu'il ordonne aux principaux fournisseurs d'accès à internet (FAI) c'est à dire Bouygues, Free, Orange et SFR notamment, d'empêcher l'accès à Pornhub, Tukif et Xhamster, Xnxx et Xvideos. La justice doit trancher et pourra décider que les sites des éditeurs des cinq sites ne soient plus accessibles à partir du territoire français ou par leurs adresses situées sur le territoire. Sont donc concernées les sociétés MG Freesites Ltd (Chypre) éditrice de Pornhub, Fedrax Lda (Portugal) pour Tukif, Hammy Media Ltd (Chypre) pour Xhamster, NKL Associates s.r.o. (République tchèque) pour Xnxx et WebGroup Czech Republic (République tchèque) pour Xvideos. Si la justice donne son donc feu vert alors "les internautes qui chercheront à consulter ces sites seront alors automatiquement redirigés vers une page d'information expliquant la raison de ce blocage", indiquait l'Arcom.

Sites pornographiques : un blocage facile à contourner

Bien consciente des possibilités infinies offertes par Internet, l'Arcom avait voulu anticiper la création de sites miroirs, c'est-à-dire de jumeaux parfaits de ces sites pornographiques et simplement présentés sous un autre nom. L'Arcom précisait donc que, "le cas échéant, le président de l'Arcom pourra également saisir le président du tribunal judiciaire de Paris s'il constate que les sites bloqués sont rendus accessibles à partir d'autres adresses ("sites miroirs") et qu'ils demeurent accessibles aux mineurs. De plus, il pourra demander au juge d'ordonner le déréférencement des sites par les moteurs de recherche et les annuaires". 

Ce n'était pas la première fois que l'Arcom cherchait à bloquer les accès à certains sites. Ce fut le cas en février 2022 lorsqu'une décision de justice avait obligé les FAI à bloquer les sites et les services pirates diffusant des matchs de foot de la Ligue des champions. Mais rien n'est jamais réellement caché sur le web. Même si les sites sont déréférencés et n'apparaissent plus dans les moteurs de recherche (Google, Bing, Qwant et autres), il suffit d'un peu de recherches pour arriver à les retrouver. Or les ados ne manquent ni d'imagination, ni de réflexes pour parvenir à obtenir ce qu'ils veulent.

Installer un VPN, un serveur qui permet à l'internaute de se délocaliser virtuellement de France, c'est-à-dire de faire croire au FAI qu'il se trouve dans un pays étranger n'ayant aucune réglementation contre les sites classés X, est une de ces méthodes. Mais les VPN ont un coût et les ados n'ont pas forcément de carte bancaire pour en acheter un… L'autre méthode consiste à modifier les DNS de l'ordinateur. Il faut juste connaître un minimum les réglages des paramètres de l'ordinateur, que ce soit un PC ou un Mac et l'opération se déroule en trois minutes chrono. Nul doute que les ados seront capables de se donner le tuyau sur des boucles WhatsApp ou des tutos TikTok. L'accès aux sites pornos sera donc un peu plus compliqué, certes, mais pas impossible. Les parents peuvent néanmoins agir eux aussi en activant ou en installant des contrôles parentaux extrêmement stricts sur les ordinateurs de leurs enfants ou via leur box Internet.

Guide protection