JeVeuxAider, ANTS, Tchap… Pourquoi les plateformes de l'État se font pirater les unes après les autres
Dédiée au bénévolat, la plateforme JeVeuxAider.gouv.fr a elle aussi été piratée et les données d'environ 550 000 comptes ont été dérobées. Une tendance inquiétante, après les piratages de l'ANTS et de Tchap.
Ces derniers temps, les attaques se multiplient contre les plateformes gouvernementales, résultant en des fuites de données toujours plus nombreuses. Cela a notamment été le cas du ministère de l'Intérieur, de l'URSSAF, de la CAF, de la plateforme "Choisir le service public", du fichier national des comptes bancaires (FICOBA) ou encore de l'Éducation nationale – la liste est non exhaustive. Rien qu'en trois mois, trois d'entre elles en ont fait les frais : d'abord l'ANTS, puis la messagerie "super sécurisée" Tchap et, enfin, JeVeuxAider.gouv.fr.
En effet, comme le rapporte FrenchBreaches, le site gouvernemental dédié au bénévolat a été victime d'une cyberattaque. Un pirate est parvenu à exploiter une vulnérabilité de sécurité, subtilisant les données personnelles et assez sensibles de plus de 550 000 utilisateurs. Un incident qui aurait assez facilement pu être éviter, comme tant d'autres avant lui, à commencer par le piratage de l'ANTS qui est survenu en avril dernier.
Piratage de JeVeuxAider.gouv.fr : les données de 550 000 comptes compromises
Le ministère des Sports, de la jeunesse et de la vie associative a confirmé la cyberattaque. "Une vulnérabilité de sécurité ayant affecté la plateforme JeVeuxAider.gouv.fr a été exploitée par un acteur malveillant, conduisant à l'extraction de données personnelles d'utilisateurs", indique-t-il dans un communiqué.
"Environ 550 000 comptes sont concernés par une extraction de données en lecture seule". Sont concernés les noms, prénoms, numéros de téléphone, adresses mail, dates de naissances, informations de localisation, historiques d'engagement et données de bénévolat (disponibilité, domaines d'engagement, compétences, centres d'intérêt, informations France Travail et CEJ...), ainsi que des informations sur les responsables d'associations, les missions de bénévolat et l'organisation interne. En revanche, aucune pièce d'identité, compte utilisateur, donnée bancaire ou mot de passe n'a été compromis.
Une base de données attribuée à la plateforme a été mise en vente sur le Dark Web par un pirate se faisant appeler "Misere". Elle concerne 558 952 personnes uniques, pour un total revendiqué de plus de 1,2 million d'enregistrements et plus de 421 000 adresses e-mail uniques. Plusieurs échantillons ont d'ores et déjà été publiés. En parallèle, le hacker a publié une base de données concernant 12 831 utilisateurs qui serait attriubée au portail France Services.
La plateforme gouvernementale "JeVeuxAider" confirme avoir été victime d'une cyberattaque ayant entraîné l'accès non autorisé à certaines données personnelles de bénévoles.
— Seb (@seblatombe) June 16, 2026
Les informations concernées peuvent inclure l'identité, l'adresse e-mail, le numéro de téléphone, la https://t.co/1tQNy6TrPg pic.twitter.com/9vIb4w1wUG
Les personnes concernées par cette fuite courent un risque bien plus grand que le simple phishing. En effet, les données dérobées permettent de reconstituer le profil d'engagement citoyen de chaque bénévole, comme les causes défendues, les associations rejointes ou les collectivités sollicitées. Croisées, elles permettent de dresser un portrait précis de leurs convictions personnelles, voire de leurs affiliations politiques ou religieuses pour ensuite l'exploiter pour du ciblage malveillant ou de l'ingénierie sociale.
Le pirate affirme avoir exploité une vulnérabilité de type IDOR (Insecure Direct Object Reference) présente sur une API accessible depuis un compte nouvellement créé. Assez répandue dans les systèmes des administrations françaises, elle permet de deviner l'adresse de ressources privées en manipulant simplement des identifiants numériques issus de requêtes envoyées au serveur. Un piratage de plus qui repose sur une faille finalement assez basique.
Piratage de l'ANTS : une attaque due à un simple défaut de configuration
Ce qu'il y a de plus frustrant avec les attaques à répétition contre les plateformes du Gouvernement, c'est qu'elles résultent de failles de sécurité et de mauvaises habitudes numériques qui pourraient facilement être évitées. Ainsi, en avril dernier, l'Agence nationale des titres sécurisés (ANTS), l'organisme chargé de délivrer les documents d'identité en France, était à son tour victime d'une cyberattaque. Elle s'était soldée par le vol des données de 11,7 millions de personnes, faisant de ce piratage l'une des plus grandes fuites de données administratives jamais enregistrées en France (voir notre article).
Au vu de la nature de l'organisme, les données étaient bien évidemment particulièrement sensibles. Étaient concernés les identifiants de connexion, civilités, noms, prénoms, adresses e-mail, dates de naissance et identifiants uniques du compte, mais aussi, pour certaines personnes, les adresses postales, lieux de naissance et numéros de téléphone. Une aubaine pour les cybercriminels !
Pourtant, cet incident aurait pu là aussi être facilement évité. Comme l'explique Clément Domingo, hacker éthique connu sous le pseudo de SaxX, auprès de BFMTV, c'est un jeune Français qui est à l'origine de l'attaque. Et, contrairement à ce qu'on aurait pu croire, il n'a pas eu besoin d'une méthode sophistiquée ou de connaissances techniques avancées pour cela, il lui a suffi d'une simple erreur humaine.
En effet, profitant d'une mauvaise configuration du service qui aurait tout à fait pu être évitée, il s'est connecté sur le portail de l'ANTS pour accéder à son espace personnel, avant de changer un chiffre dans l'URL – soit l'adresse du site. Un petit changement de taille, puisqu'il lui a permis d'accéder aux informations d'un autre compte sur le portail. Ensuite, il s'est servi du chatbot Claude d'Anthropic pour obtenir un script – soit un ensemble d'instructions dans un langage de programmation – pour télécharger les nombreuses données issues du site.
"Ça peut paraître ridicule, mais c'est exactement comme ça qu'un jeune homme de 19 ans a piraté l'ANTS. Et le plus incroyable, c'est que ce type n'a aucune compétence particulière", a déploré le chercheur en cybersécurité. Une situation qui illustre la "très mauvaise hygiène en matière de cybersécurité" que peuvent avoir ces sites, puisqu'il n'a fallu que quelques jours à son agence pour corriger la faille.
Piratages en série : une industrialisation des modes opératoires
Ces incidents posent une nouvelle fois la question de la vulnérabilité des grandes bases de données administratives, et ce, malgré tous les investissements effectués dans la cybersécurité. Alors que les démarches administratives sont de plus en plus dématérialisées – la numérisation des services est plus élevée en France que dans d'autres pays européens –, les services publics numériques ne semblent pas être suffisamment sécurisés.
Pour Benoit Grunemwald, expert cyber ESET, "ce qui frappe dans ces affaires, ce n'est pas tant la répétition que le changement d'échelle. On est face à des attaques qui ne reposent plus sur une expertise technique avancée, mais sur la capacité à automatiser. Un individu avec des compétences limitées peut aujourd'hui exploiter une faiblesse simple et en faire une opération massive, en aspirant des centaines de milliers de données en quelques heures".
C'est cette "industrialisation des modes opératoires" qui explique pourquoi les incidents se multiplient, dans le privé comme dans le public. "Dès qu'un point d'entrée est identifié, il peut être reproduit à grande vitesse, avec des outils accessibles. [...] Ce mouvement va encore s'accélérer. Les nouveaux modèles d'IA, capables d'identifier des vulnérabilités et de générer des scénarios d'exploitation, réduisent encore la barrière à l'entrée", prédit-il.
En parallèle, la modernisation des infrastructures numériques se poursuit à vitesse grand V. Juste avant l'ouverture du salon VivaTech, le Gouvernement a annoncé 655 millions d'euros d'investissement dans une IA souveraine et généralise un assistant basé sur Mistral AI dans l'administration publique. De quoi faire un cocktail explosif ?