Edito : Steve Jobs, un homme divisé et qui divise

Edito : Steve Jobs, un homme divisé et qui divise
L'homme qui voulait changer le monde avec les nouvelles technologies s'en est allé. Et de son propre aveu, le monde n'a pas changé, même si les produits Apple se sont vendus (et se vendent toujours) comme des petits pains à travers toute la planète. Steve Jobs, avant la légende qu'il s'est forgé au cours des dix dernières années grâce aux succès de l'iPod, de l'iPhone et plus récemment de l'iPad, est surtout l'un des grands pionniers de la micro-informatique, et un inventeur hors pair.

Car lorsqu'il arrive en grande pompe en 1977 avec l'Apple II, Steve Jobs et Steve Wozniak font déjà parler d'eux. Quand IBM propose des grosses machines aux écrans noirs, Apple dégaine rapidement des ordinateurs en couleur, avec une souris, des interfaces graphiques sous forme de fenêtres (qui inspireront Microsoft et son système Windows) et très vite déjà une batterie de logiciels qui vient enrichir l'expérience de l'informatique personnelle comme les tableurs et les jeux vidéo.

Et toute l'expérience professionnelle de Steve Jobs ne sera rythmée que par cette volonté d'être précurseur, de lancer des tendances et finalement d'apporter en quelque sorte sa petite pierre à l'Histoire ou du moins de toucher du doigt le futur. Pourtant, parler de Steve Jobs comme d'un innovateur pourrait le faire passer pour un chercheur, ce qu'il n'a jamais été.

L'innovation inspirée par d'autres

"Picasso disait : 'les bons artistes copient, les grands artistes volent'. Nous avons toujours eu honte de voler les grandes idées [...]", expliquait Steve Jobs dans une interview donnée en 1996. Cette phrase résume bien la philosophie d'Apple, finalement assez proche de celle de Microsoft d'ailleurs. Prendre ce qui marche ailleurs, les bonnes idées des scientifiques, des petites sociétés ou d'individus isolés, puis les réunir, les mettre ensemble et dans un produit qui soit simple d'utilisation et qui touche le marché de masse.

Si le terme de vol est sans doute un peu fort, l'idée est quand même de réutiliser une partie du travail déjà effectué par d'autres mais sous exploité pour sortir un produit qui répond à des besoins immédiats. L'iPod n'est qu'une évolution des baladeurs MP3, l'iPhone une évolution des téléphones portables connectés à Internet, l'iPad une reprise d'un concept qui date... Apple a toujours su mélanger les dernières innovations matérielles et logicielles pour offrir une expérience utilisateur simple et efficace.

Mais Steve Jobs fait face à sa première contradiction. Si l'homme acceptait que l'on « innove » ainsi, il ne s'est pas privé d'attaquer HTC, Samsung et d'autres pour violation de brevets quand ceux-ci ont imité l'expérience utilisateur des produits Apple.

Il crée une des sociétés les plus profitables au monde, mais déclare se désintéresser de l'argent

Et ce n'est que la première contradiction de l'homme. Philosophe vis-à-vis de sa fortune, il déclare : «Être l'homme le plus riche du cimetière ne m'intéresse pas... Aller au lit en se disant qu'on a fait quelque chose de magnifique... C'est ce qui m'importe ». Belle citation, mais qui n'empêchera pas Apple de devenir la société la plus rentable au monde, s'appuyant des prix de vente élevés, mais en sous-traitant la fabrication de ses produits à Foxconn, en Chine.

Ce qui permet d'ailleurs à Apple d'afficher d'énormes bénéfices (7,3 milliards de dollars au dernier trimestre), offrant un bénéfice net de 7,79 dollars par action à ses investisseurs. Des bénéfices qui ne sont pas tombés dans la poche des ouvriers de Foxconn, qui eux se plaignaient des conditions de travail, allant pour certains jusqu'au suicide.

Grand amateur de la liberté d'action, d'entreprendre et d'innover, Steve Jobs assumait un : « Soyez insatiables, soyez fous. Ce n'est pas dans le statu quo qu'on se préparera un avenir meilleur. Ni la frilosité et les certitudes qui nous permettront d'avancer". Lui qui défend les esprits libres et indépendants pour encourager l'innovation, est pourtant suivi par des employés très dociles, répétant le même discours rodé de la communication monde, et utilisant au moins 3 superlatifs par phrase lorsqu'ils parlent des produits Apple.

De l'innovation mais pas trop, et pas pour tout le monde

Et si l'innovation était si chère à Steve Jobs, la marque ne s'est jamais empressée d'adopter nombre de technologies un peu en avance sur leur temps : USB 3, port HDMI, écran Super Amoled... Certes ce sont des broutilles si l'on compare cela à des ruptures comme la sortie de l'iPhone. Mais que dire alors de l'univers fermé des produits Apple, cautionné par Steve Jobs ?

L'homme qui voulait changer le monde par les technologies, et « adapter les produits à l'homme, et non l'inverse » a été celui qui vendait des appareils bloqués. Impossible d'installer Mac OS X sur des ordinateurs assemblés par d'autres marques qu'Apple (et pendant longtemps impossible d'installer Windows sur un Mac), impossible de déverrouiller un iPhone sous iOS sans faire sauter la garantie, impossible de se passer d'iTunes pour synchroniser sa musique et ses vidéos, obligation de passer par l'App Store pour télécharger des applications...

La philanthropie, du moins affichée, de Steve Jobs s'est souvent heurtée à la boulimie des actionnaires, et c'est plutôt la seconde qui a triomphé. Pourtant, c'est le même homme qui étudiant, a travaillé chez Atari et envisageait alors de gagner juste assez d'argent pour effectuer une retraite spirituelle en Inde. Victime de l'esprit mercantile de la mondialisation ?

L'homme qui aimait, voire adorait son travail (il est resté jusqu'au bout directeur général de sa société), déclarait : « Votre travail constitue une partie importante de votre vie, et la seule façon d'être pleinement satisfait est de faire ce que vous pensez être du bon boulot ». Il estimait que les années passant, il aimait de plus en plus ce qu'il faisait, et dégageait une image de patron cool, détendu et de bonne compagnie.

Mais là encore, le personnage est plus complexe, car il était aussi réputé pour ses prises de bec avec certains collaborateurs et pour un certain autoritarisme. Il pouvait être désagréable, froid et distant, convaincu qu'il allait dans la bonne direction. Jamais tendre avec ses concurrents ; on se souviendra de ses nombreuses piques envoyées à Microsoft ; Steve Jobs a toujours préféré la division à l'unité. Comme ses concurrents, il a retardé l'interopérabilité des systèmes, des logiciels et des normes, au détriment du consommateur.

Quel bilan laisse-t-il ?

Alors que retenir de Steve Jobs ? Un visionnaire des nouvelles technologies ? Certainement. Un patron et un homme d'affaires talentueux ? Sans aucun doute. Mais le service rendu aux citoyens et aux consommateurs est plus discutable (plates-formes verrouillées, non démocratisation des produits alors que des marges énormes sont réalisées...).

Cependant, comme Steve le disait : « la mort est sans doute la meilleure invention de la vie. Elle efface l'ancien pour faire place au nouveau ». Alors tout espoir est possible. L'espoir d'un nouvel Apple, tirant un trait sur ses erreurs passées, et qui accomplirait finalement le rêve de Steve Jobs, celui d'un monde meilleur par les technologies. Mais pour atteindre ce rêve, il faudra que l'entreprise accepte de livrer ses innovations au monde entier, pour qu'elles profitent à tous et non plus seulement à quelques-uns, et au profit d'un plus petit nombre encore.

Plus profondément, le nouvel Apple doit se libérer de l'esprit individualiste qui caractérisent les grandes entreprises informatiques, qui cherchent à contrôler toujours plus l'ensemble des flux d'informations pour pouvoir monnayer le tout ensuite (une stratégie qu'on retrouve chez Microsoft, Google, Facebook...).

Droits photos : © JUSTIN SULLIVAN / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP