Bernard-Louis Roques (Truffle Capital) : « L’industrie européenne du logiciel n’est pas assez soutenue »

Bernard-Louis Roques (Truffle Capital) : « L’industrie européenne du logiciel n’est pas assez soutenue »
Interview de Bernard-Louis Roques, DG et cofondateur du fonds Truffle Capital qui vient de publier la 4ème édition de son indice ‘‘Truffle 100 Europe’’, réalisé avec le soutien de Viviane Reding, commissaire européenne responsable de la société de l'information et des médias, et en partenariat avec les firmes d’analystes CXP et Top 100 Research Foundation. Il nous alerte sur la situation alarmante des éditeurs européens.

Pouvez-vous décrire ce qu’est l’indice Truffle 100 Europe en quelques mots ?
C’est les classement des 100 plus importants éditeurs de logiciels européens. C’est aussi une analyse du marché du logiciel européen.

Pourquoi seulement 100 éditeurs ?
L’Europe compte 25.000 éditeurs de logiciels – dont 5.000 en France. Impossible de tous les interroger. Nous nous sommes alors adressés aux 100 plus gros éditeurs. Lesquels représentent 98% du chiffre d’affaires global du secteur. Ce qui fournit une bonne vision des tendances du marché européen.

Ce secteur pèse 25 milliards d’euros en 2008 et progresse de 3%... De quoi rendre envieux bien d’autres secteurs. Pourquoi un tel dynamisme ?
Tout d’abord, je voudrais vous rappeler qu’en 2007 la progression avait été de 10,6% ! Cette fois-ci, elle est trois fois moindre alors que, jusqu’ici, le secteur avait l’habitude de progressions à deux chiffres. La croissance marque vraiment le pas. C’est alarmant ! Cette industrie, qui emploie 211.985 salariés en Europe dont 52.020 en recherche et développement, est réellement fragilisée. On peut présager des statistiques encore plus sombres dans les années qui viennent.

Votre pessimisme laisse présager des vagues de rachat...
Déjà, en deux ans, 11 éditeurs sont sortis de l’indice Truffle 100 Europe car ils avaient été rachetés par des groupes américains, allemands ou anglais. Sur ce terrain, les Américains sont évidemment les plus dynamiques car ils sont très puissants et se montrent très intéressés par la zone euro. C’est clair, l’industrie européenne du logiciel n’est pas assez soutenue par l’Europe et, en France, par le gouvernement.

Tirez-vous la sonnette d’alarme ?
Bien sûr ! La puissance publique devrait donner un cadre plus précis aux éditeurs de logiciels. Regardez les startups américaines. Elles sont portées non seulement par les programmes de recherche fédéraux comme ceux de la Nasa, par exemple. Mais surtout par le SBA, le Small Business Act. Lequel, depuis 1953, impose aux administrations publiques de réserver entre 23% et 40% de la commande publique aux PME américaines. De quoi encourager l'innovation locale, tout en permettant aux petits acteurs de concurrencer les grandes entreprises pour atteindre, elles aussi, une taille critique au plan international. En Europe, on en est très loin. Le marché européen du logiciel reste hétérogène, fragmenté en petits marchés nationaux dont les acteurs sont plus petits et limités par des moyens modestes. Alors que l’effort de recherche et développement est aussi important en Europe qu’aux États-Unis. Nous ne combattons pas à armes égales.

SAP pèse 37% du secteur à 11,575 milliards. Sage, en seconde position, environ 10 fois moins (1,360 milliard). A peu près autant que le troisième, Dassault Systèmes (1,334 milliard). Comment expliquez-vous un tel écart ?
Rappelons que ces trois acteurs concentrent à eux seuls 46% du marché. 70% des revenus du secteur proviennent des 25 premiers acteurs. Ceci dit, l’écart est dû à un effet d’échelle. L’effort de recherche et développement doit être non seulement important mais aussi constant. Au début, un jeune éditeur peut rafler des parts de marché immédiates en profitant de son innovation en tant qu’avantage compétitif. Cependant, une fois sur le marché, il devra réinvestir massivement pour sortir de nouveaux produits et tenir compte des profonds changement dans cette industrie. C’est là que le bât blesse : les plus petits se font alors racheter par les plus gros. Une chose est sûre : les managers européens manquent peut-être de culture dans la pratique des techniques financières. Par ailleurs, il n’y a pas assez d’acteurs financiers et de fonds disponibles à tous les niveaux de l’écosystème du financement de l’innovation : Business Angels, Capitaux-risqueurs, Private Equities... Cela fait longtemps que cette situation perdure. A côté de cela, l’Europe et les gouvernements soutiennent massivement l’industrie automobile ou la sidérurgie. Il n’y a jamais eu rien de tel pour le logiciel.

Y a-t-il certaines améliorations au niveau européen ?
A la première édition du Truffle 100, il y a 5 ans, les pouvoirs publics européens ne considéraient pas le secteur du logiciel en tant qu’industrie à part entière. Aujourd’hui, les mentalités ont considérablement évolué car le secteur crée des emplois (+13,7% entre 2007 et 2008) et dégage des bénéfices (3,6 milliards d’euros). La prise de conscience est désormais acquise.

Par ailleurs, Viviane Reding semble annoncer de bonnes nouvelles...
En effet, la commissaire européenne à la Recherche, annonce que le septième programme-cadre de recherche et développement européen (FP7) devrait insuffler en faveur du logiciel un budget de 1,1 milliard d’euros en 2010. Lequel devrait, d’ailleurs, passer à 1,7 milliard en 2013. Cet engagement européen, premier du genre, est un signal fort. L’intention est là. Reste à voir son implémentation. On peut craindre d’avance que l’accès à ces financements soit très difficile pour les PME, voire impossible pour les TPE. Ce sont toujours les gros qui en profitent.

Viviane Reding évoque également l’intérêt de créer un Small Business Act européen. En France, le Comité Richelieu a créé sa propre version avec un engagement volontaire de la part de grands comptes publics et privés. Où en sommes-nous ? Les TPE françaises peuvent-elles vendre plus facilement leur innovation aux grands comptes ?
Malheureusement, cela n’avance pas autant qu’on pourrait le souhaiter. C’est surprenant car le SBA à l’européenne ou à la française constituerait un moyen économe de doper les PME innovantes qui sont créatrices d’emplois. Je dis bien ‘‘économe’’ car il ne s’agit pas d’un impôt supplémentaire. Le SBA ferait faire des économies aux administrations publiques, voire aux grands comptes, qui passeraient commande à des PME innovantes. Lesquelles ont l’habitude de se montrer très réactives et moins chères que les éditeurs de grande taille. Aujourd’hui, les grosses entreprises étouffent les petits éditeurs car elles raflent la plupart des appels d’offres. Quitte, ensuite, à sous-traiter auprès des petits éditeurs. Dans ce cas, elles s’accaparent 80% de la marge au détriment des PME. Bref, l'État, les collectivités locales et les grands comptes clients de l’informatique feraient des économies.

En France, constatez-vous des progrès ?
Non. On risque même de subir de dangereux retours en arrière. En effet, le Crédit d’impôt recherche (CIR) vient d’être élargi aux grandes sociétés. Dès à présent, des voix s’élèvent pour dire que les dépenses dans le CIR sont trop élevées. Mécaniquement, nous allons connaître un accroissement de montant alloué au CIR. Non pas en faveur des PME et TPE mais pour les grosses entreprises. Lesquelles ne sont pas celles qui créent de l’emploi et de la valeur d’innovation. La mesure d’élargissement du CIR va produire l’effet inverse de ce qu’il faudrait. Nous avions un très bel outil de financement. Il risque bien d’être cassé car des voix voudront revenir dessus. Les PME seront pénalisées. C’est un problème majeur d’autant qu’aucun lobby de grosse société n’a intérêt à voir se développer le SBA à la française ou à l’européenne. Les politiques semblent ne pas le comprendre. Je crains que si nous ne parvenons pas à faire changer les choses, nous ne soyons contraints à jouer les seconds rôles de façon irrémédiable sur la scène mondiale. Il faut être conscient de ce risque.

Le gouvernement français s’est doté d’un secrétariat d'État à la Prospective et au Développement de l'Économie numérique, dirigé aujourd’hui par Nathalie Kosciusko-Morizet. N’est-ce pas un signe positif ?
Cela montre que la France est dans une situation qui évolue favorablement. Un excellent signe ! D’autant que Nathalie Kosciusko-Morizet a tout à fait la culture informatique et Web. Elle comprend très vite. Dans le cadre de la LME (Loi de modernisation de l’économie), elle propose de réserver aux PME 15% d’un marché public. Il serait souhaitable que la secrétaire d'État ait un rôle et un poids accrus dans ce gouvernement.

Pour en savoir plus :
http://www.truffle100.fr/presentation.php
http://www.softwaretop100.org/contact.php
http://www.comite-richelieu.org
http://www.gouvernement.fr/...
http://www.cxp.fr