Daniel Kaplan : « La FING croit en une innovation ouverte »

Daniel Kaplan : « La FING croit en une innovation ouverte »
Multiplication des réseaux de communication, informatique figée… Pour survivre, l’entreprise doit pratiquer « l’innovation ouverte ». C’est ce que préconise la Fondation Internet Nouvelle Génération. Rencontre de son délégué général, Daniel Kaplan.

CCM - Comment la FING arrive-t-elle à ce constat ?

DK - La FING entre dans sa 10e année d’existence, elle a pour vocation de faire de la France, en Europe, le creuset d'une dynamique d'innovation des services et des visages du numérique au service de la performance économique et du développement. En fait, la FING a trois métiers : un métier de veille sur les idées neuves et les tendances lourdes des usages, les vrais changements sociaux. Nous avons créé l'un des principaux sites de veille : InternetActu.net. Elle a un rôle de valorisation de l'innovation et des innovateurs, notamment à travers « Les carrefours des possibles ». Et enfin, un rôle de « think tank » (laboratoire d’idées, ndlr) sur de gros sujets, comme la ville, le vieillissement, l’identité. Notre rôle va donc être de défricher des continents d’innovation en regroupant des personnes d’univers très différents. C’est grâce à cela que nous pouvons faire des constats.

« L’informatique, qui a longtemps "drivé" l’innovation dans les entreprises, aujourd’hui, la bloque ! »

CCM - Quel est le sujet sur lequel vous travaillez actuellement qui peut intéresser les chefs d’entreprise ?


DK - Une des thématiques fortes, c’est l’innovation ouverte. Nous essayons de regarder ce que deviennent les dispositifs d’innovation dans un monde en réseau. Aujourd’hui, on a compris qu’une entreprise ne doit plus se limiter à innover grâce à son service de recherche et développement interne. Tout le monde a la capacité d’innover en permanence, ça change tout.
Nous pensons, et nous ne sommes pas les seuls, que l’informatique, qui a longtemps « drivé » l’innovation dans les entreprises, aujourd’hui, la bloque ! Toutes les entreprises ont les mêmes systèmes d’information, d’exploitation, les mêmes éditeurs, les mêmes consultants. On ne se différencie plus par son informatique. Et elle a tellement formalisé les choses et les procédures que du coup elle a tout figé.

CCM - Que doivent alors faire les entreprises ?

DK - Le vrai défi aujourd’hui c’est d’inventer, retrouver ou recréer des formes d’ouverture, de souplesse, de coopération informelle. La plupart des entreprises ont été confrontées aux messageries instantanées (MSN, ndlr), réseaux sociaux (Facebook, Viadéo ndlr) malgré elles et, au lieu de s’en servir, elles ont refusé ces nouveaux modes de communication. C’est une erreur !
Elles doivent redonner une place plus grande aux formes de collaboration informelles, essentielles à l'innovation et à la réactivité quotidienne des entreprises : messageries instantanées, petits espaces de travail commun comme les wikis, les sites sociaux et les blogs.

CCM - Cette innovation ouverte joue aussi un rôle dans la relation client ?

DK - Oui, il faudrait aussi qu’un grand nombre d’entreprises évoluent. Elles devraient revisiter des formes de communication moins formalisées. Accepter que l’information circule, limiter la culture du secret et multiplier les usages de nouveaux outils de communication, accepter une perte de contrôle qui est de toute façon inéluctable, sortir de la surformalisation et de la « sursécurisation ». Elles doivent investir les lieux où l'on parle d'elles, à visage découvert, plutôt que de chercher à les contrôler.

« Aujourd’hui, on ne peut plus rester tout seul dans son coin avec ses idées »

CCM - Vous pensez aux sites de partage ?

DK - Oui, une entreprise devrait s’interroger vraiment sur ce qu’est le modèle 2.0. Les plates- formes de communication, le partage d’information, et s’en servir vraiment. Cette manière de faire peut même se prolonger en imaginant partager ses propres innovations.
Aujourd’hui, on ne peut plus rester tout seul dans son coin avec ses idées.
Les compétences sont trop nombreuses et réparties dans le monde pour cela. Une personne qui fait une innovation doit se dire que partout dans le monde au moins 3 personnes ont la même idée au même moment. Si c’est une idée intéressante, elle sera de toute façon reprise et tout de suite reproduite, vue la vitesse à laquelle circule l’innovation aujourd’hui.

« Offrir une prestation de bout en bout… »

CCM - Quel est alors le modèle économique, si l’innovation ne prime plus ?

DK - C’est le service avant tout. C’est tout ce qui est en aval de cette innovation qui compte. Aider les gens à l’adopter, la mettre en place, s’en servir, offrir une prestation de bout en bout. Les entreprises doivent donc s’ouvrir pour être repérées et pour que les idées nouvelles arrivent vers elles.

CCM - Comment faire concrètement ?

DK - Premièrement, il faut faire savoir publier et rendre disponible ses travaux. Se documenter et rentrer dans des réseaux humains pour partager. On voit par exemple de nombreuses entreprises publier sur la plate-forme InnoCentive les questions scientifiques et techniques auxquelles elles ne parviennent pas à répondre. D’un côté, c’est prendre le risque de dévoiler ce sur quoi on travaille, mais c’est aussi s’ouvrir vers des horizons auxquels on n’aurait même pas pensé. Beaucoup des questions sont posées par des laboratoires pharmaceutiques. Et les réponses leur sont souvent parvenues de sources inattendues, des opticiens ou des physiciens par exemple. Sans cette ouverture, le laboratoire n’aurait jamais eu ces réponses-là !

« Les gens mécontents vont penser autre chose »

CCM - La culture française peut-elle permettre cette ouverture ?

DK - Ce sont les Américains qui sont les premiers à avoir mis en place ces théories de management de l’innovation ouverte. La France est culturellement moins armée. Nous avons une culture d’ingénieurs et des structures de pouvoir assez hiérarchisées. On a plus de mal à partager l’information. On voit par exemple, un grand nombre d’entreprises qui font de la veille pour savoir ce que l’on dit d’elles sur le Net. Elles espèrent tout contrôler, elles s'efforcent de faire supprimer les messages négatifs à leur encontre, de tout vérifier. Sauf que c’est voué à l’échec, vue la multiplication des espaces d’expression, on ne pourra pas arrêter les gens de s’exprimer.
Prenez Microsoft, par exemple. Au lieu de tout maîtriser, la marque a décidé d’aller sur des forums de développeurs à visage découvert. Cette nouvelle forme de communication change profondément son image auprès de certaines communautés de développeurs.

CCM - Les forums jouent aussi un grand rôle dans la relation client ?

DK - Oui, il faut vraiment prendre en compte l’importance de ces forums. C’est le cas des forums des usagers de Free. Pour Free, tout ce qui se dit sur la marque est très en dehors de son contrôle, mais ce n’est pas grave. Quand un client résout son problème technique grâce à la contribution d'un autre client, il vit une vraie expérience « fidélisante ».

En conclusion, je dirais que les chefs d'entreprise doivent prendre en compte que le dialogue, sous toutes ses formes, est important. Au sein de leur entreprise, avec leurs fournisseurs et leurs clients…
Pour aller plus loin dans ces réflexions et partager un moment très riche, venez participer, du 18 au 20 juin, au LIFT à Marseille. Dans cette manifestation internationale sur la créativité et la technologie, on y parlera d’évolution des objets, de green design et… d’innovation ouverte.

CCM - Daniel Kaplan, je vous remercie.