Project Panama : cette entreprise détruit des millions de livres pour entraîner son IA

Project Panama : cette entreprise détruit des millions de livres pour entraîner son IA

Pour entraîner leurs IA, des géants de la tech comme Anthropic achètent des millions de livres avant de les détruire pour les numériser. Une pratique qui scandalise et qui interroge quant au devenir du savoir humain.

On pourrait croire à un scénario dystopique digne d'Orwell. D'après les révélations du Washington Post, la société américaine Anthropic, l'entreprise derrière l'IA génératrice Claude, a mis en place un projet secret baptisé "Project Panama" afin d'améliorer ses modèles d'IA. Décrit comme un "effort pour numériser de manière destructive tous les livres du monde", il consiste à acheter des millions de livres physiques, à les découper pour les numériser le plus rapidement possible, puis à détruire les exemplaires papier une fois leur contenu extrait. Une méthode radicale qui soulève de nombreuses questions, tant sur le plan éthique que sur la préservation du patrimoine écrit. Et l'entreprise est loin d'être la seule…

Project Panama : détruire la culture pour développer des IA privées

Les grands modèles de langage ont besoin d'immenses quantités de textes pour apprendre à comprendre et produire du langage humain. En effet, ces systèmes sont entraînés à partir de milliards de documents : pages Web, articles, ouvrages, publications scientifiques ou encore contenus numériques divers. Plus la quantité et la qualité des données utilisées sont importantes, plus les modèles sont capables de répondre avec précision à des questions complexes, de rédiger des textes ou de reproduire différents styles d'écriture. Bref, dans la course à la performance dans laquelle se sont lancés les géants de la tech, c'est indispensable.  

Pour constituer ces gigantesques bases d'apprentissage, les entreprises d'IA se retrouvent cependant confrontées à un problème majeur : trouver suffisamment de contenus de qualité tout en respectant les règles liées aux droits d'auteur. Et c'est d'autant plus dur qu'Internet est désormais saturé de contenus générés par l'IA elle-même. Les modèles risquent donc de s'entraîner sur leurs propres productions et biais – c'est ce qu'on appelle un model collapse.

L'IA Claude d'Anthropic © CCM

Aussi, les entreprises ont développé un fort intérêt pour les livres imprimés, en particulier ceux publiés avant 2022, car ils sont considérés comme plus fiables, plus riches car surtout exempts de contenus produits par l'IA. Mais leur utilisation à grande échelle est au cœur de nombreux conflits entre les géants de l'IA, les auteurs et les éditeurs.

C'est là que rentre en scène le fameux Project Panama. Ce dernier a été lancé au début de l'année 2024. C'est à cette période qu'Anthropic recrute Tom Turvey, ancien responsable des partenariats de Google Books. Très vite, plusieurs libraires spécialisés constatent une hausse inhabituelle et marquée des commandes. Les acheteurs recherchent des textes rares, dans de multiples langues et sur des sujets variés, sans se soucier des prix.

En réalité, des acteurs du secteur de l'IA s'étaient mis à acheter des ouvrages physiques par centaines de milliers, voire par millions, en passant par des intermédiaires afin de ne pas attirer l'attention. C'est exactement ce qu'à fait Anthropic en acquérant massivement des livres imprimés, notamment sur le marché de l'occasion, avant de les transformer en fichiers numériques exploitables pour entraîner ses modèles.

Jusqu'ici, on a envie de dire "pourquoi pas". Mais la particularité de cette opération réside dans la méthode employée. Plutôt que de scanner chaque ouvrage page par page en conservant le livre intact, une technique plus rapide aurait été utilisée : les ouvrages étaient découpés au niveau de leur reliure par une machine afin de séparer leurs pages, qui étaient ensuite introduites dans des scanners industriels capables de numériser automatiquement de grandes quantités de documents en quelques minutes.

Une fois cette étape terminée, les livres physiques étaient alors détruits ou recyclés. Cette technique, que l'on  appelle numérisation destructive, est beaucoup plus rapide et moins coûteuse que le scan à plat d'un livre ouvert, qui exige de tourner les pages une à une sans abîmer l'ouvrage. Et tant pis pour les dégâts collatéraux.

Project Panama : une pratique contestable mais conforme à la loi

Le grand public n'a entendu parlé de cette affaire que fin janvier 2026, grâce à une longue enquête du Washington Post, qui s'appuie sur plus de 4 000 pages de documents judiciaires rendus publics dans le cadre d'un procès pour violation du droit d'auteur intenté par des auteurs contre Anthropic. Elle est remise sur le devant de la scène suite à un post sur X devenu viral, affirmant que "les entreprises d'IA achètent des livres rares en masse, les scannent avec des machines qui découpent les reliures, puis broient les originaux", et s'appuyant sur un récent article de 404 media. Car oui, cette méthode n'est pas propre à Anthropic. 

Mais alors, pourquoi employer de telles méthodes alors que des bibliothèques pirates existent et il est beaucoup plus rapide d'aller se servir directement dedans ? Et pourquoi tenir absolument à détruire les ouvrages une fois numérisés, si ce n'est pour réduire les coûts ? En réalité, toute cette histoire tient à une subtilité juridique de la législation américaine.

En effet, aux États-Unis, un juge a estimé que l'utilisation de livres achetés légalement pour entraîner une intelligence artificielle pouvait relever du "fair use", c'est-à-dire d'un usage considéré comme acceptable dans certaines conditions. Et l'une de ces conditions, c'est que la copie numérique remplace la copie papier, qui doit être détruite après la numérisation. S'il n'y a pas de duplication, il n'y a pas de redistribution, et donc pas d'infraction. Si Anthropic scannait un livre puis le remettait en circulation, il créerait une copie supplémentaire et serait donc hors-la-loi. En le détruisant, la firme ne fait que le convertir.

En revanche, l'entreprise a bien été poursuivie pour avoir conservé parallèlement une bibliothèque de près de sept millions de livres piratés – une affaire distincte qui pourrait lui coûter jusqu'à 1,5 milliard de dollars. Google fait également l'objet d'une nouvelle plainte déposée par plusieurs éditeurs, qui accusent le groupe d'avoir utilisé des millions d'ouvrages protégés pour développer Gemini. Tout est une question de perspective législative !

ISBNdb, une des sociétés intermédiaires © CCM

Au-delà des questions juridiques, cette pratique alimente un débat patrimonial. Pour l'instant, impossible de savoir si les entreprises – car, si c'est Anthropic qui est ici épinglée, elle est certainement loin d'être la seule à le faire – et leurs intermédiaires filtrent systématiquement les livres rares, uniques ou dont les éditions sont épuisées. Au vu du manque de transparence entretenu par ces acteurs, il est légitime d'avoir quelques inquiétudes. 

D'autant plus que, à la différence de projets de numérisation à vocation publique, comme les premières initiatives de Google Books ou celles menées par Internet Archive, ces ouvrages ne rejoignent pas des bibliothèques accessibles à tous. Ils sont intégrés à des bases de données privées, utilisées uniquement pour entraîner des modèles d'intelligence artificielle. Leur contenu sert donc à améliorer les capacités des IA, sans pour autant être rendu disponible au grand public. En plus, l'intelligence artificielle n'offre aucune garantie quant à l'exactitude de la transcription, de la restitution ou de la compréhension subtile des textes digérés.

Le recours à la numérisation destructive n'est pas nouveau dans le monde de l'archivage, mais son industrialisation à très grande échelle par les entreprises d'IA change complètement la donne. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes n'hésitent pas à parler d'un nouvel incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, d'autres d'une réédition moderne de Fahrenheit 451.

Difficile de ne pas voir là une sorte d'autodafé numérique, où des œuvres créées par des auteurs humains disparaissent physiquement pour alimenter des machines capables ensuite de générer de nouveaux contenus commerciaux. Ici, la volonté dogmatique, religieuse ou politique est remplacée par une implacable logique capitaliste et productiviste. Le Project Panama est, malgré lui, l'illustration de l'hypocrisie des entreprises d'IA, qui clament régulièrement à qui veut l'entendre que leur but est de préserver et de valoriser le savoir humain. Pas sûr que leurs actes soient conformes à leurs paroles…

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