Amazon équipe ses livreurs de lunettes connectées qui prennent des milliers de photos de maisons chaque jour
Amazon est en train d'équiper ses livreurs de lunettes connectées chargées de prendre des milliers de photos pendant les tournées. De quoi soulever de sérieuses questions sur la surveillance de masse et le respect de la vie privée.
La surveillance de masse vient de franchir un pas supplémentaire au sein d'Amazon ! Il y a un an, le géant du e-commerce présentait des lunettes connectées à destination de ses livreurs capables de prendre des milliers de photos au cours d'une tournée.
Le but : améliorer la précision des livraisons en les guidant jusqu'à la porte du client sans qu'ils n'aient à sortir leur téléphone. Viraj Chatterjee, le responsable chargé de leur déploiement, a donné un peu plus de précisions à Bloomberg quant au fonctionnement de cette technologie et à son déploiement. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle soulève d'importantes questions concernant la vie privée.
Lunettes connectées d'Amazon : un outil pour mieux cartographier le "dernier mètre"
Les lunettes ont été conçues pour aider les livreurs à trouver plus facilement leur chemin jusqu'à la porte du client. Elles disposent ainsi d'un petit affichage permettant de suivre les indications de navigation, sans avoir à consulter un téléphone. Deux caméras placées à l'avant prennent également des photos lorsque le livreur quitte son véhicule, avec une résolution qui serait équivalente ou inférieure à celle des photos de preuve de livraison que les clients reçoivent déjà dans l'application.
Et le volume d'images collectées est assez important. En effet, les caméras prennent des clichés à intervalles réguliers, de quelques secondes. Sur une seule journée ordinaire, cela représente "plusieurs milliers" de clichés… par livreur. Pendant la phase pilote, plus de 275 000 colis ont été livrés avec ces lunettes, et Amazon prévoit d'en équiper 5 000 livreurs d'ici fin 2026, puis plus de 20 000 fin 2027. L'entreprise pourrait ainsi collecter plusieurs millions d'images chaque jour…
Amazon compte utiliser ces images pour alimenter Wellspring, sa plateforme d'intelligence artificielle dédiée à la cartographie. L'objectif est de pouvoir résoudre un problème très concret : si les systèmes de navigation classiques comme Apple Plans, Waze ou Google Maps savent généralement conduire jusqu'à une adresse, ils sont beaucoup moins précis lorsqu'il faut trouver le bon portail, la bonne entrée d'un immeuble, la bonne allée ou la bonne boîte aux lettres. Les photos doivent ainsi permettre à Amazon de mieux cartographier ce "dernier mètre" et de guider les livreurs jusqu'au bon endroit en leur faisant gagner quelques secondes à chaque arrêt – comme pour toute entreprise, le temps c'est de l'argent !
Lunettes connectées d'Amazon : un dispositif particulièrement intrusif
Le problème est que ces appareils ne photographieront pas uniquement les colis ou les portes d'entrée. Lorsqu'un livreur traverse un jardin ou une allée pour déposer une commande, les caméras peuvent également capturer ce qui se trouve autour de lui : façades, jardins, véhicules et personnes présentes dans les environs. Amazon a beau affirmer que les visages et les plaques d'immatriculation seront automatiquement floutés avant qu'un humain puisse consulter les images, cet anonymat est illusoire, puisque tout l'intérêt pour Amazon est justement de rattacher chaque image à l'adresse d'un client précis.
Et les clients n'ont aucun moyen d'exercer leur consentement. En effet, ils ne sont aucunement prévenus lorsqu'un livreur équipé de lunettes passe devant chez eux. L'entreprise n'a également prévu aucun système leur permettant de consulter les images prises ou d'en demander la suppression. Elle n'a par ailleurs pas précisé combien de temps les clichés seraient conservés. Interrogé par Bloomberg sur la possibilité pour un client de refuser ces prises de vue, le responsable du programme a répondu que la question n'avait pas encore été envisagée.
Pire encore, en vertu de la législation américaine, ces images peuvent être communiquées aux forces de l'ordre. Amazon a confirmé qu'un mandat permettrait aux enquêteurs de les obtenir. Les photos ne sont donc pas uniquement utilisées pour améliorer le guidage des livreurs : elles constitueront également une base d'images géolocalisées des lieux parcourus pendant les tournées.
Notons que, en février 2026, l'entreprise avait déjà dû renoncer à partager les vidéos de ses sonnettes connectées Ring avec les polices américaines clientes de Flock Safety, après une vague de critiques à propos de ce qui était qualifié comme étant une surveillance de masse. Les lunettes connectées pourraient-elles subir le même sort ?
Lunettes connectées d'Amazon : des livreurs sous pression et surveillance constantes
Les livreurs d'Amazon ne sont pas en reste. L'entreprise a beau proposer un "mode privé" qui leur permet de désactiver les caméras pendant leurs pauses, ce dispositif est tout de même particulièrement intrusif, d'autant plus qu'il s'inscrit dans un environnement où leur activité est déjà étroitement suivie par les outils numériques – géolocalisation du véhicule, suivi des itinéraires, horaires, temps passé à chaque étape, contrôle des performances ou encore enregistrement de la vitesse et des freinages brusques : les sous-traitants subissent une forte pression pour terminer leurs tournées au plus vite, et Amazon écarte régulièrement ceux dont les résultats ne le satisfont pas. L'ajout de caméras capables de documenter en permanence leur environnement peut donc être perçu comme une nouvelle étape dans cette surveillance, avec des milliers d'images supplémentaires produites au fil des tournées.
Une autre inquiétude tient à l'usage qui pourrait être fait de toutes ces données à plus long terme. En fournissant des images du terrain, les livreurs contribuent aussi à alimenter les systèmes d'intelligence artificielle et les technologies autonomes d'Amazon. Or, le groupe travaille depuis plusieurs années sur l'automatisation de la livraison et a racheté en mars dernier la startup suisse Rivr, qui conçoit un robot quadrupède capable de monter des escaliers. Les employés ont donc la sensation désagréable de former, par leur propre travail et les données collectées pendant leurs tournées, leurs remplaçants.
Pour l'instant, le dispositif concerne uniquement les États-Unis. Son éventuelle arrivée en Europe n'est donc pas prévue pour le moment, d'autant plus qu'elle poserait de sérieuses difficultés en matière de protection des données personnelles, compte tenu des règles du RGPD. Et tant mieux !

