Saboté puis fermé, le site pirate YggTorrent est finalement démantelé par la gendarmerie
La gendarmerie nationale a annoncé ce 2 juillet le démantèlement complet du réseau derrière YggTorrent. Douze personnes ont été interpellées, des crypto-actifs saisis. Retour sur la chute d'un géant français du piratage.
Douze individus interpellés, 45 000 euros de matériel informatique saisis contenant plus de 50 000 fichiers torrents, des crypto-actifs liés au financement de la plateforme récupérés. C'est le bilan de l'opération annoncée ce 2 juillet 2026 sur les réseaux sociaux par la gendarmerie nationale, qui conclut plusieurs années d'enquête sur YggTorrent.
#BellesAffaires Démantèlement du site de téléchargement #YGGTORRENT par les #gendarmes de l'@CyberGEND
— Gendarmerie nationale (@Gendarmerie) July 2, 2026
Préjudice estimé à plusieurs dizaines de millions d' pour les ayants droits
Saisie de crypto-actifs et de 45K de matériels informatiques
12 individus interpellés pic.twitter.com/HwCKgFsJ9T
Les personnes arrêtées comptent des administrateurs, des modérateurs, des contrôleurs qualité et des analystes, dont certains étaient directement rémunérés pour leur travail. Des perquisitions ont eu lieu sur l'ensemble du territoire français. L'opération a été menée par l'unité nationale cyber de la gendarmerie, au sein de la Section de recherches de Montpellier, sous la direction des juridictions spécialisées JIRS et JUNALCO de Paris, une enquête ouverte dès la fin 2023.
L'annonce a pourtant de quoi surprendre : elle concerne un site qui n'existait plus depuis quatre mois. Pour comprendre, il faut remonter au mois de mars.
Fin d'YggTorrent : la nuit du grand sabotage
Dans la nuit du 3 au 4 mars 2026, YggTorrent – le plus grand tracker torrent francophone, fort de plus de 10 millions de membres – s'effondrait brutalement (voir notre article). Un pirate se faisant appeler Gr0lum avait exploité un serveur mal protégé, remonté de proche en proche jusqu'à obtenir le contrôle complet de l'infrastructure, exfiltré plusieurs gigaoctets de données internes, puis détruit les serveurs et les bases de données, sauvegardes comprises. La fuite avait exposé les données de 6,6 millions de comptes et mis en ligne une archive de 11 Go contenant le code source et les bases d'utilisateurs.
Le mobile revendiqué n'était pas financier. En décembre 2025, les administrateurs avaient introduit le "mode Turbo", un abonnement payant sans lequel les téléchargements devenaient fortement bridés – un virage mercantile vécu comme une trahison par une partie de la communauté. Gr0lum avait signé son opération d'un titre sans ambiguïté : "YggTorrent – Fin de partie".
L'histoire de n'est pas arrêtée là. Quelques jours après le coup de théâtre de Gr0lum , les responsables du site avaient annoncé le retour prochain d'YggTorrent. Mais la promesse n'a pas été tenue, et ils ont finalement annoncé la fermeture définitive de la plateforme le 12 mars, mettant fin à une saga d'une dizaine d'années.
Fin d'YggTorrent : une PME du piratage
Créé en 2017, YggTorrent s'était imposé comme l'une des principales plateformes de partage illicite de contenus en France et en Europe, financée par la vente de forfaits de données réglables par carte bancaire ou en cryptomonnaie.
Selon les documents internes révélés par le piratage, le chiffre d'affaires du site aurait atteint 8,5 millions d'euros en 2025, dissimulé derrière un réseau de dizaines de faux sites d'e-commerce pour tromper les prestataires de paiement, avec un circuit de blanchiment passant par le mixeur Tornado Cash avant conversion en Monero, une cryptomonnaie réputée intraçable. L'enquête avait été saisie initialement par une plainte de la Sacem, puis de l'Alpa et du Syndicat de l'Édition Vidéo Numérique, le préjudice pour les ayants droit étant estimé à plusieurs dizaines de millions d'euros.
Des zones d'ombre subsistent. On ignore si l'administrateur principal, désigné sous le pseudonyme "Oracle" dans les documents du leak et présenté comme localisé au Maroc, fait partie du coup de filet ou si une coopération internationale est en cours. Le sort de Gr0lum reste également une question ouverte : le hacker a précipité la chute d'un site dans le viseur des ayants droit, mais son intrusion et la destruction de l'infrastructure constituent en elles-mêmes des infractions pénales.
Fin d'YggTorrent : les successeurs prennent le relais
La fermeture d'YggTorrent n'a pas fait disparaître les contenus qui y circulaient. Le collectif Utopeer a récupéré le catalogue et l'a remis en ligne sur un successeur gratuit, ygg.gratis, qui a depuis basculé vers un hébergement décentralisé après une première réclamation. Des dizaines de faux sites ont également copié l'interface du tracker pour piéger les anciens utilisateurs avec des pages de phishing. Cette affaire s'inscrit dans une pression judiciaire plus large : après YggTorrent, la justice a également visé le tracker privé LaCale, aujourd'hui à l'arrêt.
Le démantèlement d'YggTorrent marque peut-être la fin d'une époque – celle des grandes plateformes francophones centralisées – sans pour autant mettre fin au piratage lui-même, comme l'histoire nous l'a déjà prouvé à de multiples reprises. Il suffit, pour s'en convaincre de voir comment le site de téléchargement Darkiworld a profité de la fin brutale d'YggTorrent (voir notre article) pour se transformer en Hydracker, une plateforme multiservices proposant à son tour des contenus en torrents. Nul doute que d'autres suivront pour se partager le gâteau en continuant à jouer au chat et à la souris avec les autorités et les ayants droit.
