Souveraineté numérique : le Parlement européen abandonne Google pour le français Qwant

Souveraineté numérique : le Parlement européen abandonne Google pour le français Qwant

Le 4 juin, le Parlement européen va remplacer Google par Qwant comme moteur de recherche par défaut sur ses ordinateurs. Un symbole fort qui montre la volonté de souveraineté numérique de l'UE, mais fait encore face à de nombreux défis.

Ces derniers mois, le comportement imprévisible et belliqueux de Donald Trump a clairement fait comprendre aux gouvernements européens que les États-Unis n'étaient peut-être pas un allié très solide et fiable. Et, étant donné que les géants de la tech américains ont prêté allégeance à leur Président et marchent main dans la main avec lui, le Vieux Continent s'est mis à craindre pour la sécurité de ses données et pour sa souveraineté numérique. Sans compter que, si les États-Unis décidaient subitement de couper l'accès à certaines de leurs technologies en Europe – ce qui est d'ailleurs arrivé au juge français de la Cour pénale internationale (CPI) Nicolas Guillou –, nous serions sérieusement handicapés. Les derniers événements internationaux auront finalement abouti à une véritable prise de conscience !

Aussi, l'Union européenne cherche à renforcer son autonomie dans les secteurs stratégiques du numérique. Les débats autour du cloud, des semi-conducteurs, de l'intelligence artificielle ou encore des services en ligne ont en effet mis en évidence la place dominante occupée par les entreprises américaines.  Et cela commence avec la décision du Parlement européen de remplacer Google par Qwant comme moteur de recherche par défaut sur les navigateurs utilisés par ses députés, assistants et personnels administratifs. La mesure entrera en vigueur à partir du 4 juin 2026.

Ce changement a été notifié aux 720 députés et membres de leurs équipes dans un mail interne, consulté par Politico, au nom de "l'engagement du Parlement en faveur de la souveraineté numérique et de la protection des données personnelles". Il concerne principalement les navigateurs Microsoft Edge et Mozilla Firefox installés sur les équipements de l'institution. Les utilisateurs conserveront toutefois la possibilité de sélectionner un autre moteur de recherche s'ils le souhaitent.

De Google à Qwant : une décision avant tout politique et symbolique

L'annonce a immédiatement été présentée comme un symbole fort de la souveraineté numérique européenne. Au demeurant, la date est loin d'être anodine ! Il se trouve que la Commission européenne doit présenter le 4 juin son plan pour la souveraineté technologique, visant notamment à proposer du cloud, de l'intelligence artificielle, des semi-conducteurs et des logiciels européens, avec l'ambition de pousser les alternatives open source et de limiter l'usage des clouds américains pour les données sensibles des administrations.

Aussi, dans ce contexte, le choix d'un moteur de recherche français apparaît comme un signal politique destiné à montrer que les institutions européennes sont prêtes à soutenir des alternatives locales. D'autant plus que, d'après Politico, elle intervient après des mois de pression interne. En novembre dernier, un groupe transpartisan de 38 eurodéputés avait écrit à la présidente du Parlement européen Roberta Metsola pour réclamer un abandon progressif des logiciels de Microsoft et d'autres technologies étrangères.

La portée concrète de cette décision doit toutefois être nuancée. D'un point de vue technique, remplacer le moteur de recherche par défaut ne signifie pas que Google va disparaitre du quotidien des eurodéputés. Chacun pourra continuer à utiliser Google en quelques clics. La mesure n'interdit aucun service et ne modifie pas profondément les habitudes numériques des utilisateurs. Son impact doit être compris avant tout comme un choix institutionnel et politique plutôt que comme une rupture technologique majeure.

La domination de Google reste écrasante malgré tout, le moteur américain concentrant plus de 90 % des recherches effectuées en Europe. À titre de comparaison, Qwant, lui, ne représente aujourd'hui que 0,92 % des recherches en France, juste derrière Ecosia (1,29 %) et devant DuckDuckGo (0,73 %). Et le Parlement européen ne représente qu'un nombre limité d'utilisateurs à l'échelle du continent – soit une goutte d'eau dans un océan. Même si plusieurs milliers de personnes sont concernées, cela reste insignifiant comparé aux centaines de millions d'Européens qui utilisent quotidiennement Google. Le changement ne modifiera donc pas l'équilibre concurrentiel du secteur à court terme.

Qwant : un moteur de recherche face à de nombreux défis

Et puis il y a la question de Qwant. Créé en France en 2013, le moteur de recherche s'est construit autour d'un argument central : la protection de la vie privée. Contrairement à la firme de Mountain View, l'entreprise ne trace pas ses utilisateurs à des fins publicitaires et ne revend pas leurs données personnelles. Cette promesse constitue l'un des principaux motifs invoqués pour justifier son adoption par certaines institutions publiques françaises et européennes. 

Toutefois, pendant des années, une partie importante de ses résultats provenait de Bing, le moteur de recherche de Microsoft, ce qui a nourri des critiques sur son niveau réel d'indépendance technologique. Depuis, l'entreprise a engagé une évolution stratégique en développant de nouvelles infrastructures de recherche en Europe, notamment via sa coopération avec l'allemand Ecosia autour du projet European Search Perspective (EUSP), qui vise à construire un index européen destiné à réduire progressivement la dépendance aux technologies américaines et à renforcer l'autonomie du secteur.

Le logiciel Visio © Gouvernement français

La décision du Parlement européen peut donc être vue comme une forme de soutien politique à l'émergence d'un écosystème numérique européen. L'objectif n'est pas seulement de choisir un autre moteur de recherche, mais aussi d'encourager le développement d'infrastructures numériques européennes dans des domaines où les acteurs locaux restent très minoritaires. Car la question de la souveraineté numérique ne se résume pas à un choix politique : elle dépend aussi de la capacité des alternatives européennes à offrir un niveau de performance comparable à celui des géants mondiaux.

Le geste du Parlement s'inscrit dans une dynamique plus large portée par plusieurs États européens. En France, la Direction interministérielle du numérique (DINUM) développe depuis avril 2024 La Suite numérique, un ensemble d'outils souverains et open source destiné à équiper l'administration. Dans ce cadre, l'outil de visioconférence Visio va devenir la solution de référence à partir de 2027, avec l'abandon progressif des services comme Microsoft Teams, Zoom ou Google Meet pour les usages internes (voir notre article). En Allemagne, le Land de Schleswig-Holstein a engagé une démarche similaire en migrant environ 30 000 postes administratifs vers Linux et LibreOffice, dans le cadre d'un projet de "digitale Souveränität" prévu pour s'achever en 2027. La machine est en marche !