« Organiser un MOOC : de la pédagogie de la classe à celle du web »

ldelvalle le jeudi 10 avril 2014 à 18:37:16
« Organiser un MOOC : de la pédagogie de la classe à celle du web »

Si les MOOC révolutionnent les règles de l'apprentissage côté étudiant, ils bouleversent également l'ordre de l'enseignement académique. Avant de se lancer dans la « fabrication » d'un MOOC, les enseignants-chercheurs doivent donc acquérir des compétences indispensables à la préparation, au pilotage, et au travail d'analyse de ces cours « massifs et ouverts » sur Internet.

Matthieu Cisel, qui mène actuellement une thèse consacrée aux MOOC à l'École Normale Supérieure de Cachan, et qui a participé à la conception du MOOC « Gestion de projet » de l'Ecole Centrale de Lille, passe en revue les principaux défis pédagogiques et techniques relatifs à l'organisation d'un MOOC. Et met en évidence les erreurs qu'il faut impérativement éviter avant de se lancer.

CCM - Qu'est-ce qui vous amené à vous intéresser aux MOOC ?

Matthieu Cisel - Ayant voyagé et vécu en Inde notamment, j'ai pu mesurer combien l'accès à l'éducation était une question de vie ou de mort dans ce pays. Elle conditionne absolument l'accès au travail. La démocratisation de l'accès à l'information et à l'éducation est une idée forte qui a donc beaucoup influencé mon parcours universitaire, et m'a incité à me lancer dans une thèse sur les MOOC, car ce format d'enseignement libère l'accès à l'éducation.

Je me suis dirigé vers les MOOC car je soutiens également l'idée de mettre en place des contre-pouvoirs au sein de l'enseignement supérieur.

Aujourd'hui, la structuration des parcours, et la manière dont les enseignements se déroulent, offrent peu de marge de manoeuvre aux étudiants. Ils sont contraints de se conformer à une manière d'apprendre imposée par le système éducatif, et aussi de suivre un parcours de manière assez rigide.

Je pense au contraire qu'il faut donner du pouvoir à l'étudiant tant sur le choix de la structuration de son parcours, que sur celui des rythmes des enseignements et des méthodes d'apprentissage.

Aujourd'hui, le cours magistral en amphi est dépassé.

CCM - De nombreuses structures d'enseignement s'intéressent légitimement aux MOOC. Aujourd'hui, est-ce qu'on peut dire que tous les domaines d'enseignement sont compatibles avec ce format d'enseignement ? Quelles en sont les limites ?

MC - On peut faire des MOOC sur tout ou presque, à l'exception évidemment des domaines qui impliquent l'apprentissage de compétences manuelles. Tout enseignement « théorique » peut « théoriquement » faire l'objet d'un MOOC.

Mais la question à poser est plutôt : « Est-il vraiment pertinent de faire des MOOC sur tous les sujets ? ». Organiser un MOOC sur sujet qui intéresse quelques centaines de personnes dans le monde ne semble pas très pertinent compte tenu des coûts de mise en oeuvre... A moins d'avoir une raison valable.

Pour fonctionner, un MOOC doit pouvoir attirer à lui une audience importante : certains MOOC organisés aux Etats-Unis attirent jusqu'à 230.000 inscrits.

Les MOOC très généraux, comme ceux dédiés à la psychologie sociale, ont de grandes
audiences, de même que les MOOC transversaux qui intéressent de nombreux professionnels : gestion de projet, analyses statistiques, etc.

CCM - Quelles compétences spécifiques requiert l'organisation d'un MOOC ? Quel est le cahier des charges de la "création" et de la mise en oeuvre d'un MOOC ?

MC - Beaucoup de compétences sont nécessaires à la conception et à la mise en oeuvre un MOOC, qui est donc souvent un travail d'équipe, réalisé en mode projet.
L'approche pédagogique est évidemment très importante : un enseignant doit être structuré et s'appuyer sur une pédagogie du web, qui n'est pas celle de la classe. Le caractère « ouvert et massif » du MOOC impose à l'enseignant un changement d'approche, de l'adaptabilité et de la flexibilité.

Plusieurs compétences techniques sont requises : dans la mesure où les cours reposent essentiellement sur la vidéo, il faut être capable de réaliser des vidéos de bonne qualité (captation et post-production), de bien « passer à la caméra », mais aussi de gérer les plateformes sur lesquelles les cours sont organisés.

D'autres compétences techniques sont indispensables : en communication, en gestion de projet -compte tenu des rythmes spécifiques aux MOOC-. A bien des égards, un enseignant doit faire preuve d'agilité.

D'autres aspects sont très importants : comme le travail de recherche et d'analyse. Une grande quantité de données sont produites et extraites pendant le cours. Il faut être capable de les analyser et de les interpréter. Cela suppose l'analyse des données déclaratives (qui s'est inscrit, pour quelles raisons) et un travail de reporting conséquent, sur les statistiques de consultation des ressources sur les plateformes notamment.

Un autre aspect à ne pas négliger si l'on souhaite monter un MOOC : le respect de la propriété intellectuelle. Aucune erreur n'est permise dans la mesure où les contenus sont diffusés massivement sur internet.

Pour former les enseignants-chercheurs à maîtriser ces différents aspects, nous proposons, avec quelques collègues, un « MOOC sur les MOOC », qui sera lancé prochainement.

CCM - Quels sont les pièges à éviter côté organisateur ?

MC - Le piège principal pour un enseignant, c'est de se comporter dans un MOOC comme dans une salle de classe, en exerçant une autorité qui ne peut être reproduite telle quelle.

Un MOOC peut vraiment « partir en vrille » très facilement. S'ils sont une plaie sur le web, les trolls (NDL : polémistes/perturbateurs) sont aussi présents dans les MOOC, et les enseignants se sentent souvent démunis face à eux. Et pour cause : on ne peut pas « virer » quelqu'un d'un MOOC comme on vire une perturbateur dans une salle de classe. Il y a donc beaucoup de travail pour apprendre à communiquer et gérer ce type de situation.

L'autre erreur est de penser qu'on a le temps. Un MOOC est un projet qui nécessite de 6 mois à un an de préparation. Il est absolument inconcevable de le réaliser dans un délai d'un à deux mois.

Une troisième erreur souvent observée : proposer des activités inadaptées au profil du public, notamment des exercices trop longs ou trop fastidieux à faire chez soi.

Repères

Matthieu Cisel

  • Doctorant en sciences de l'éducation, thèse sur les MOOC à l'École Normale Supérieure de Cachan
  • Participe à la création, à l'École Centrale de Lille, du MOOC Gestion de Projet, premier MOOC lancé par un établissement supérieur français.
  • Co-concepteur d'un « MOOC sur les MOOC », financé par France Université Numérique.
  • Le blog de Matthieu Cisel
  • Son compte Twitter

MOOC

  • MOOC : cours en ligne massif et ouvert
  • cMOOC : MOOC issu de l'approche pédagogique connectiviste
  • xMOOC : MOOC issu de cours traditionnels
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