Des carrières plus difficiles pour les femmes dans l'informatique ?

CommentCaMarche le mardi 21 décembre 2010 à 11:07:18
Des carrières plus difficiles pour les femmes dans l'informatique ?

Crise de confiance ou frilosité des employeurs ? Les femmes se détournent de plus en plus des postes d'ingénieurs, notamment dans le Sciences et Technologies de l'Information et de la Communication (Stic). Si on est encore loin de l'hémorragie, il n'empêche que les femmes représentent seulement 17% des ingénieurs. Pourtant pas moins diplômées, elles peinent encore à accéder à des postes clés dans le domaine des Sciences et Technologies de l'Information et de la Communication. Peu attractif pour la gent féminine, les Tic ? Peut-être. Mais l'écart de salaires avec leurs homologues masculins pourrait aussi expliquer cette crise des vocations. Il y a un mois, une étude commandée par Orange et réalisée par Global Contact dressait un état des lieux de l'emploi des ingénieures dans le domaine des technologies de l'information et de la communication. Explications et analyse.


Les femmes dans l'informatique : Etat des lieux


117 400. C'est le nombre de femmes ingénieures qui travaillaient en France en 2009, en baisse de 1,14% par rapport à 2008. Pour la première fois en vingt ans, le nombre de femmes ingénieures a baissé en France. Et en zoomant sur le secteur des Sciences et technologies de l'information et de la communication, le constat n'est guère plus reluisant. Les écoles déplorent une baisse des effectifs féminins dans leurs promotions de l'ordre de 11% sur les deux dernières années. Aujourd'hui, les jeunes femmes ne représentent plus que 10% des effectifs dans les écoles d'informatique.

Une véritable dégringolade quand on sait qu'en 1983, le Conseil national des Ingénieurs et Scientifiques de France (CNISF) avait évalué que 20% des femmes ingénieures travaillaient dans le domaine informatique. Aujourd'hui, seules 11% des ingénieures sont employées dans le secteur informatique. Une véritable hémorragie semble s'être opérée en l'espace de trente ans.

Pourtant, en période de crise, les sciences et technologies de l'information et de la communication font partie des secteurs qui offrent le plus de débouchés. Selon l'étude Mutationnelles 10 commandée par Orange et réalisée par Global Contact, les Stic affichent un taux d'employabilité de 91% pour les ingénieures qui ont un CDI, contre 83,7% pour l'ensemble des ingénieures, tous secteurs confondus. Côté salaire, le secteur IT affiche une moyenne supérieure à celle des autres secteurs : 50 k€ par an pour les femmes de moins de 45 ans et 71 k€ pour les femmes de plus de 45 ans. Pourtant, si les salaires sont globalement plus élevés que dans d'autres branches « cela résulte partiellement du fait qu'une forte proportion de femmes se situe dans des tranches d'âge moyen plus élevée que celle observée pour l'ensemble des ingénieurs », prévient le rapport.

Autre élément soulevé par ce rapport : une forte proportion des femmes ingénieures travaillant dans le secteur des Stic est employée dans des sociétés de plus de 2000 salariés. Enfin, l'enquête révèle qu'un quart des ingénieures du secteur des Stic est âgé de plus de 45 ans.

Les raisons d'un désamour


Le secteur informatique subit une véritable crise des vocations. Alors que le niveau moyen des étudiants en fin de cursus ne cesse d'augmenter, le secteur informatique peine à recruter des ingénieures. S'il n'y a pas de raisons strictes à ce désamour, il n'empêche qu'une conjonction de facteurs explique une tendance amorcée depuis une dizaine d'années.

Des inégalités de salaires hommes/femmes persistantes


C'est bien là que le bât blesse. Elles seraient rémunérées jusqu'à 20% de moins que leurs collègues masculins. Une étude menée en 2009 par le CNSOF sur les salaires des ingénieurs, tous secteurs confondus, révélait que le salaire médian des femmes était de 42 871€ par an, tandis que les hommes, émargeaient, eux à 55 000€ par an. Pourtant, les salaires dans les Stic restent en général plus importants que des les autres secteurs.

Alors que la moyenne des salaires s'élève à 71 873 € pour les femmes ingénieures dans le domaine informatique, la moyenne des salaires des ingénieures tous secteurs confondus plafonnent à 49 977€. Cependant ces moyennes sont à nuancer : la moyenne d'âge des ingénieures dans le secteur IT étant plus élevée, les salaires sont mécaniquement plus haut et font « grimper » la moyenne des salaires.

Au demeurant, les ingénieures dans les Stic restent moins bien payées que leurs homologues masculins, et se voient même parfois attribuer des responsabilités hiérarchiques moins élevées.

Homme/femme : mode d'emploi


Mais on constate surtout une nette différence de points de vue dans l'industrie IT, selon que l'on interroge les femmes ou les hommes sur le déroulement de leurs carrières dans l'informatique. Une étude menée par Technisource (Women & Men in Information Technology Survey , étude disponible en anglais), aux Etats-Unis, révèle ainsi que 78 %des femmes interrogées pensent qu'elles n'ont pas une rémunération équivalente à celle de leurs collègues masculins. Pourtant, près de la moitié des hommes interrogés pensent qu'en matière de salaires, les femmes et les hommes sont égaux.

Alors que les femmes considèrent qu'elles évoluent dans un milieu globalement plus favorable aux hommes, ces derniers estiment que le secteur de l'internet et des nouvelles technologies se montre plutôt égalitaire. Pour preuve, lorsqu'on leur demande s'ils sont d'accord avec l'affirmation suivante «Les femmes travaillant dans le secteur IT se voient proposer moins de défis dans leur carrière que leurs homologues masculins » : 74% des femmes approuvaient mais seulement 48% des hommes étaient d'accord.

42% des femmes interrogées ont, en outre, considéré que les carrières informatiques étaient plutôt réservées aux hommes, alors que seulement 30 % considèrent que cette information est juste. Le rapport "montre qu'il semble y avoir des différences au-delà de la façon dont les femmes et les hommes considèrent que leur rémunération et de déroulement de carrière dans le domaine dans l'IT » explique, Alisia Genzler, vice-présidente de la région nord-est de Technisource. «Les employeurs devraient tenir compte de ces différences de mentalité entre les hommes et les femmes pour mieux comprendre leurs priorités respectives », poursuit-elle.

Interview Murielle Lacouara, Cyber-Elles : « Je n'arrive pas à concevoir l'idée d'être moins bien payée parce que je suis une femme »


Murielle Lacouara travaille depuis plus de 10 ans dans le secteur de l'internet. Après avoir passé 8 ans chez un pure-player , deux ans en agence et deux ans chez un annonceur, la jeune femme, actuellement à le recherche d'un nouvel emploi, a, peu à peu, vu le monde de l'internet se féminiser. Membre de Cyber-Elles, un club d'e-business féminin, Murielle Lacouara. Pour elle, les femmes ont su s'imposer dans le monde de l'internet... mais si le secteur IT peut encore mieux faire !

CCM - Selon vous, les femmes sont-elles sous-représentées dans votre domaine d'activité ?

Murielle Lacouara - Dans le secteur du marketing internet, je ne trouve pas que les femmes sont sous-représentées. Au final, dans le secteur de l'internet, ce sont sûrement les départements les plus féminisés. Par contre, moi qui ai l'habitude depuis de nombreuses années de travailler en direct avec des départements IT, des DSI, des développeurs, j'ai rarement eu des interlocuteurs féminins dans ces départements, à l'exception d'équipes de développement off-shore basées au Vietnam ou à l'Ile-Maurice. En Asie, les femmes ingénieures ou travaillant dans le secteur de l'informatique sont en plus grand nombre. Depuis 11 ans que je travaille donc dans le secteur de l'internet, je n'ai pas vu les départements IT se féminiser.

D'ailleurs, depuis 11 ans, j'ai rejoint Cyber-Elles, un club e-business destinée aux femmes travaillant dans les nouvelles technologies, la plupart sont chefs d'entreprises. Même si j'ai rejoint cette association il y a 11 ans, ce n'est vraiment que maintenant, à l'approche de mes 35 ans et à un tournant de ma vie de femme dans le monde professionnel que je ressens plus le besoin d'être en contact avec les membres de l'association, d'échanger, de se serrer les coudes. Il y a 11 ans, je faisais partie des 1ère start-up de l'internet parisien, et il y a avait très très peu de femmes. J'ai rencontré la fondatrice de l'association lors d'une des nombreuses soirées internet, où le champagne et les petits fours coulaient à flot, et où les soirées finissaient très tard.

CCM - Une étude commandée par Orange montre que de moins en moins de femmes optent pour des carrières dans l'informatique. Qu'est ce qui aurait pu vous freiner à vous lancer dans l'informatique ?

ML - J'avoue que je n'ai jamais pensé à suivre un cursus informatique après le bac. D'abord parce qu'au sein de ma famille, il n'y avait pas d'ordinateur, et parce qu'au final, durant les années lycée et collège, nous n'avions jamais eu aucune sensibilisation ou cours d'informatique. J'ai eu mon premier ordinateur en 1997, pendant mes années fac, où j'ai suivi un parcours en Science de l'Information et de la Communication. Comme c'était un IUP (l'IUP ISIC de Bordeaux 3), nous avions en permanence des intervenants professionnels, et également une grande sensibilisation aux NTIC (Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication) : du langage html à celui des cd-rom.

L'autre raison pour laquelle je n'ai pas suivi un cursus informatique est parce que je n'ai jamais eu un profil très matheux (malgré une 1ère scientifique) durant les années lycée, je ne me suis pas orientée vers un cursus scientifique ou informatique. De plus, dans mon entourage ou celui de mes parents, je n'ai pas connu de personnes qui auraient pu m'y sensibiliser et me donner envie de suivre un cursus informatique, pas d'inspiration externe donc.

Je connais personnellement une femme dans un département IT d'une société dans laquelle j'ai travaillé et elle est vraiment passée par des moments très difficiles. Je pense qu'elle a une sensibilité féminine qui fait qu'elle s'est pris pas mal de murs. C'est un monde dur et quand on traverse un moment personnel ou professionnel difficile, il y a sûrement moins de soutien dans un monde où il n'y a presque que des hommes. Mais elle adore travailler avec « ses hommes » comme elle le dit.

Je peux la comprendre car de mon côté, je ne pense pas avoir eu de difficultés, au contraire, à travailler dans un environnement technique constitué d'hommes. J'aime beaucoup travailler avec les départements IT, les développeurs même si je ne suis pas d'un profil ultra technique. J'ai bien souvent rencontré des hommes communicants, et non pas que des nerds ou des geeks comme le laisse croire le stéréotype du développeur, de l'informaticien.

CCM - Vous est-il arrivé d'être parfois confrontée à des préjugés ou des visions stéréotypées que les hommes peuvent avoir des femmes ? Sur leur manque de disponibilité par exemple ?

ML - Je ne sais pas si cela est du à ma personnalité et à mon éducation, mais je n'ai rarement, voire jamais été confrontée, consciemment (et j'insiste sur le consciemment), aux préjugés ou visions stéréotypes que les hommes peuvent avoir des femmes. J'avoue que j'ai pu le ressentir vraiment dernièrement dans mon dernier poste mais là, on dépasse le cercle même du secteur de l'informatique, et on touche plus au mode de fonctionnement de la société franco-française et d'un environnement très politique, mais j'ai beaucoup appris dans cet environnement.

J'ai sûrement du y être confrontée inconsciemment, mais j'ai toujours tenu tête, tenu bon, et me suis toujours battue pour défendre mes visions, mes postes. Aujourd'hui, avec l'âge et l'expérience, je pense que je peux me confronter à cela avec plus de douceur mais aussi de finesse pour ne pas avoir à subir ces préjugés, par ailleurs j'ai un bon sens de la répartie qui fait que je ne garde pas la langue dans ma poche. Mais, si je réfléchis bien à cette question, je vais y répondre par la positive, car j'ai évolué dans un secteur qui au départ était principalement masculin.

N'ayant pas d'enfants, et ayant beaucoup bossé, et consacré beaucoup de temps et d'énergie dans les postes que j'ai pu occuper (même si avec le temps, j'ai rééquilibré vie perso et vie pro), je n'ai jamais fait face à des reproches au sujet de mon manque de disponibilité... Mais le jour où j'aurai des enfants, alors je devrai faire sûrement face à des remarques que mes amies, copines, collègues féminines subissent dans leur environnement professionnel.

Concernant la nouvelle génération, je pense que toutes les jeunes femmes qui arrivent sur le monde du travail à 25 ans subiront moins ce genre de préjugés dans les années à venir. D'abord parce qu'elles ont eu la chance de faire des études plus poussées, d'accéder à des écoles de commerce, d'ingénieurs, notamment celles qui comme moi viennent d'un milieu social moins prédisposé à ce type d'études. Aujourd'hui, quel que soit le milieu dans lequel on a grandit, il y a des possibilités, des ponts, pour aller vers des métiers, des cursus qui à la base, si je transpose cela à mon « époque », n'auraient pas été imaginables ou difficilement imaginables. Je pense qu'autrefois on était plus conditionné par son milieu d'origine et que cela a tendance à disparaître.

CCM - Avez-vous déjà eu l'impression d'avoir votre carrière bloquée parce que vous étiez une femme ?

ML - Non, pas jusqu'à présent, mais peut-être parce que je suis encore jeune (j'ai 34 ans) mais je ressens en ce moment que je suis un peu à un tournant de ma carrière (je n'aime pas trop ce mot), après 11 ans de vie active. Etant donné que je suis en recherche de poste actuellement, je dirai plus que ce qui me bloque, c'est peut-être plus un diplôme de type master ou MBA d'une grande école, plutôt que d'être un homme ! Je le ressens un peu car internet s'est professionnalisé, et, nous sommes en France : les diplômes comptent même si le cv est rempli de belles expérience. Ca rassure les employeurs, ou plutôt, certains employeurs dans de grosses entreprises

CCM - Les inégalités de salaires hommes/femmes sont souvent pointées du doigt. Est-ce aussi le cas dans votre secteur d'activité ?

ML - Je ne sais pas du tout... Je n'ai pas trop d'éléments pour pouvoir faire cette analyse, et j'avoue surtout que ça me paraît presque impensable, je n'arrive pas à concevoir l'idée d'être moins bien payée parce que je suis une femme !
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