Francis Pisani : "Faire payer l'information n'est pas un critère de qualité"

CommentCaMarche le jeudi 7 octobre 2010 à 11:13:50
Francis Pisani :

Concurrencée par les médias en ligne gratuits, la presse traditionnelle traverse une crise d'identité depuis plusieurs années. Le succès des blogs influents et des sites d'informations sérieux qui s'appuient sur des communautés réactives donne du fil à retordre au "quatrième pouvoir"... Qui a du mal à choisir son modèle économique pour exister sur le web. Pour Fancis Pisani, journaliste indépendant spécialisé dans les technologies de l'information, et par ailleurs éditeur du blog "Transnet", les jours de la presse payante en ligne sont comptés. Il nous livre son analyse de la situation sur plusieurs sujets : crédibilité de l'information gratuite, importance de la recommandation sociale des contenus, journalisme web et investigation, statut du journaliste aujourd'hui...

CCM - Dans un article que vous avez récemment consacré au succès des sites d'informations gratuits en ligne, vous annoncez le déclin inexorable des sites payants. Pourquoi sont-ils condamnés selon vous ?

Francis Pisani - Pour une raison simple : la valeur ajoutée d'une information payante est difficile à justifier aujourd'hui sur le web. Car on trouve des informations équivalentes en accès gratuit qui ne sont pas produites par des journalistes. Les journalistes ont tendance à penser qu'ils apportent une valeur ajoutée à l'information qui justifie un paiement. Mais aujourd'hui, ce n'est plus à eux de le décider, mais au lecteur.

CCM - Y-a-t-il néanmoins des exemples de sites d'informations en accès payant qui marchent bien ?

Les deux exemples de sites payants qui fonctionnent bien, ce sont des sites d'informations liés à des gains d'argent : comme le Wall Street Journal, qui fournit de l'information de qualité pour les gens intéressés par l'actualité de la bourse... Et là évidemment, il y a une valeur ajouté dont on peut justifier le paiement. Et il y a un deuxième site payant dont on ne parle pas beaucoup, mais qui marche très bien, c'est Consumer Reports (un site d'expertise et d'avis produits), qui permet de faire des économies d'argent. Mais même ce modèle est aujourd'hui menacé : notamment avec les évaluations de produits qui s'appuient sur l'intelligence collective. De moins en moins de gens voient l'intérêt de payer pour ce type d'informations.

CCM - La presse gratuite s'appuie sur les contenus des blogueurs influents et sur la recommandation sociale. Or jusqu'à aujourd'hui l'information était qualifiée par les journalistes, non par les lecteurs. Ce renversement des rôles n'est-il pas contraire au principe même d'une information de qualité ?

Je pense exactement le contraire. Dans la presse traditionnelle, l'information est validée par des journalistes professionnels. Mais aujourd'hui, la validation de qualité ne passe pas que par les experts. Je pense que Wikipedia illustre ça parfaitement, c'est un exemple dont les journalistes devraient s'inspirer.

CCM - Donc l'opposition entre "information payante et légitime" et "information gratuite et peu crédible" n'est pas fondée ?

Elle est inacceptable. La preuve, avec le New York Times va bientôt faire payer l'accès à une partie de ses articles... La qualité de ces contenus va-t-elle pour autant augmenter ? Ce n'est pas lié, ici c'est simplement une question de modèle économique. Le fait de faire payer n'est pas un critère de qualité.

CCM - Le site d'informations Mediapart, qui propose l'accès payant à ses articles, a récemment été à l'origine de plusieurs révélations. Est-ce que le fait qu'un journal en ligne soit payant garantit l'exercice d'un certain type de journalisme, dit "d'investigation" ?

FP - Absolument pas. Mediapart doit sa qualité à la personnalité et à la formation d'Edwy Plenel qui est un journaliste d'investigation depuis 40 ans. Il a choisi un modèle que je ne trouve pas bon, du point de vue d'internet, car il repose sur un petit groupe de gens et une volonté politique de soutien. Mais quand il s'occupait du site internet du Monde, il faisait également du journalisme d'investigation et sortait des affaires. Il ne faut pas confondre la qualité journalistique d'Edwy Plenel et de son équipe et le fait que le site soit payant. Rue89 fait aussi d'excellentes choses et Wikileak, qui ne fait pas payer, a sorti des informations autrement plus importantes au niveau mondial que Mediapart.

Ceci étant, on est encore dans la phase de recherche d'un modèle économique pérenne pour l'information de qualité, qui inclut le journalisme d'investigation. Et là, on n'a pas encore trouvé de réponses. Historiquement, il a fallu 100 ans entre l'invention de l'imprimerie et des modèles économiques qui tournent bien, donc il faut du temps.

On peut quand même cité l'exemple du Huffington Post (un journal d'information en ligne américain), qui après avoir commencé avec des blogs et du "link journalism" a gagné assez d'argent avec la publicité en modèle gratuit pour financer une section d'enquête et de journalisme d'investigation. Ils ont réussit à bâtir cette évolution sur du gratuit.

CCM - La généralisation des sites d'informations gratuits redéfinit également la fonction du journaliste : ainsi, un blogueur influent n'a pas besoin de passer un diplôme pour être considéré comme une source d'informations fiables. Le journaliste de demain pourra-t-il se passer d'une formation spécifique ?

FP - Il faut dire que la formation donnée aux journalistes en France est très clairement lamentable. Dans la plupart des cas, on n'a pas intégré le fait que l'axe stratégique de tout média d'information est le web. La radio, la presse écrite, la télé, ça vient après. On produit encore des étudiants qui sont formés au monde journalistique d'hier.

Premièrement, il faut complètement repenser la formation des journalistes, car ils ont perdu à la fois le monopole d'accès à l'information, et le monopole de la distribution. Dans ce marché très compétitif, les journalistes doivent se repositionner. Dans ce repositionnement, il doit y avoir des modes de travail spécifiques, des connaissances des sources, une maîtrise des nouveaux outils, une qualité éthique, et surtout une position plus humble. On était le quatrième pouvoir, mais cette donnée est remise en question par la perte du monopole. Il faut retenir aujourd'hui une chose : il n'est pas nécessaire d'être journaliste pour contribuer à une information de qualité.

Le blog de Francis Pisani sur Le Monde

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